JUDET de LA COMBE : Quand les Dieux rôdaient sur la Terre (2024)

Ce qu’ils en disent…

[ALBIN-MICHEL.FR] Zeus, Aphrodite, Athéna, Dionysos, Apollon… Tous les secrets des Dieux et des Déesses qui rôdaient autrefois sur la Terre. Pierre Judet de La Combe nous fait voyager à travers les nombreux mythes de la mythologie : histoires merveilleuses, invraisemblables, inattendues. Un livre pour revivre l’expérience de ce monde ancien et surprenant, où l’Océan, les Fleuves, le Soleil ne sont pas des éléments désincarnés, mais s’adressent aux habitants de la Terre, où les puissances invisibles qui décident des vies et des sociétés humaines descendent de l’Olympe ou surgissent des entrailles de la terre ou de la mer pour se montrer, parler et s’affronter aux humains.

Réunis dans un livre, ces récits ne perdent rien de leur charme addictif.

Le Monde

[LESBELLESLETTRES.COM] Il était une fois, en Grèce, des êtres extraordinaires. Ce sont leurs histoires qui nous sont ici racontées. Des histoires merveilleuses, invraisemblables, inattendues, qui nous propulsent de Troie à Thèbes, et aux limites du monde, entre Ciel et Terre.
Véritable voyage à travers la mythologie, ce livre, qui reprend la première saison de l’émission de France Inter Quand les dieux rôdaient sur la Terre, fait revivre un monde ancien et surprenant, où l’Océan, les Fleuves, le Soleil ne sont pas des éléments désincarnés, mais s’adressent aux habitants de la terre, où les puissances invisibles qui décident des vies et des sociétés humaines descendent de l’Olympe ou surgissent des entrailles de la terre ou du fond des mers pour se montrer, parler et faire face aux humains.
Apollon, le voyou magnifique ; Artémis, belle et féroce ; Hermès, fourbe et farceur ; Prométhée, le voleur de feu… Pierre Judet de La Combe nous rappelle que, si les mythes nous parlent encore aujourd’hui, c’est parce qu’ils cherchent à expliquer la finitude humaine, et que, dans un monde sans salut, ils font surgir en nous le plaisir d’un imaginaire libre et merveilleux, qui permet de se repérer dans les brutalités de la vie.

[PHILOMAG.COM] Tous les samedis matin, l’helléniste Pierre Judet de La Combe ramène les auditeurs de France Inter au temps où les dieux se mêlaient aux humains, ne lésinant pas sur les apparitions sous déguisement et les signes plus ou moins cryptiques. Présenter le corpus mythologique sous un angle neuf n’est pas chose facile : qu’ont encore à nous apprendre Héraclès, Médée, Thésée ou Dionysos ? Pierre Judet de La Combe raconte et revient ainsi aux sources de la poésie grecque, de la transmission orale de récits qui n’avaient rien d’un divertissement mais participaient de la vie spirituelle et politique. Le dieu de l’ivresse et des excès se rapporte ainsi à une certaine appréhension du temps rythmé par les célébrations et la musique, celle des tambours et autres percussions, et non pas celle, harmonieuse, de la lyre d’Apollon. Le voleur de feu Prométhée n’est pas le rebelle que l’on croit mais plutôt le complice d’un Zeus qui s’ennuie de régner sur un monde à l’équilibre trop parfait : y intégrer les humains permet de ramener de l’imprévu, de l’excitation, sans trop non plus menacer l’ordre des dieux. La mère infanticide Médée est peut-être la véritable outsider : alors que Jason la délaisse pour une autre et pour un meilleur statut social, comme n’importe quel mari grec aurait pu le faire, elle se révolte, traite les hommes de « piètres raisonneurs. » On sait la violence du geste qu’elle accomplira – un mystère, commente l’auteur. C’est à toucher un peu de l’énigme de cette civilisation à la fois si proche et lointaine que nous invitent les histoires de Pierre Judet de La Combe : une odyssée à traverser bien au chaud sur son canapé.


JUDET de LA COMBE Pierre, Quand les Dieux rôdaient sur la Terre est paru chez Albin Michel en 2024.

FR

EAN 9782226498236

608 pages

Disponible en grand format et ePub.


Ce que nous en disons…

Quelle belle approche ! Habile conteur, Pierre Judet de La Combe (eh oui, il y a des gens qui s’appellent comme ça…) réussit à nous rendre familière l’intrication des dieux grecs et les contradictions kafkaiennes de leurs actions parmi les humains. On est dans de « l’anti-Marvel » : l’auteur renonce dans chaque chapitre à faire l’hagiographie d’un super-héros spécifique, et rend la complexité des interventions de ceux-là qui trônent sur l’Olympe mais descendent parmi nous rebattre les cartes du quotidien. C’est un helléniste éclairé qui raconte combien les péripéties des différents mythes sont variées et liées au conteur lui-même. Ce faisant, il sait isoler la dorsale profonde de chaque histoire, là où est la leçon immuable qui, déjà dans l’Antiquité, animait la pensée des humains face à ce mystérieux déroulé de phénomènes qu’on appelle depuis longtemps… la Vie.

Patrick Thonart


Bonnes feuilles…

THESEE SERIAL LOVER, SAISON 2 : PHEDRE

Quand les dieux rôdaient sur la Terre…
Il y a très longtemps, en Grèce, il fallait faire très attention avec les dieux. Ils étaient grands, forts, immortels, ils étaient parfois aimants, généreux, aidants, si on savait les prier comme il fallait et leur adresser les bons sacrifices, mais ils étaient aussi très capricieux, comme des gosses. Ils avaient beau être grands, forts, immortels comme doivent l’être des dieux et des déesses normalement constitués, ils avaient aussi une forte tendance à réagir comme nous, les humains. Ils étaient susceptibles, jaloux, colériques, râleurs, mesquins. Si on ne les aimait pas assez, ils devenaient furieux, exactement comme nous.

Nous, les humains, nous étions pour ces dieux des presque rien, des petits mortels voués à vieillir, puis à disparaître, tout leur contraire. Mais ce que les dieux et les déesses aimaient le plus, c’était notre vénération, notre amour, et toutes les offrandes que l’on pouvait leur faire sur leurs autels, lors des sacrifices. Si un dieu se sentait négligé, c’était la catastrophe. En fait, les dieux dépendaient entièrement de nous, les humains.

Les dieux nous regardaient d’en haut, depuis leur Olympe, ou au contraire d’en bas, depuis le fond des mers ou depuis le fin fond de la terre, et ils avaient du mépris pour nos faiblesses, pour notre incapacité à nous guérir de la mort. Nous voir maladroits, malhabiles, peu adaptés à ce monde qu’ils administraient, cela les faisait rire. Mais ils n’attendaient qu’une chose : qu’on leur rende hommage. Sinon, c’était la crise. Ils devenaient méchants, les dieux aussi bien que les déesses, ce qui les amusait : ils y prenaient plaisir. Ils montraient par là qu’ils étaient vraiment les plus forts, eux, les dieux Bienheureux.

Le problème, pour les humains, c’était qu’il y en avait beaucoup, de dieux et de déesses. Il fallait les aimer tous, ou les redouter tous, en leur faisant suffisamment d’offrandes pour qu’ils soient tous bienveillants. Il ne fallait en oublier aucun, et on ne pouvait pas vraiment faire son choix et préférer tel ou tel dieu. Si on aimait trop l’un, ou l’une, une autre divinité pouvait se fâcher, se sentir lésée. Alors, elle frappait fort. Pas seulement pour nous punir, mais aussi pour faire la nique à l’autre dieu, à celui ou celle qui avait été trop aimé, aux dépens des autres. Les dieux se vengeaient entre eux. Bref, ces dieux étaient comme nous.

On pourrait se dire que tout cela ne fait pas une vraie religion, que c’est infantile, un peu bébête, ces dieux perpétuellement jaloux, entre eux et vis-à-vis des humains. De nombreux philosophes de l’Antiquité l’ont pensé, et ils ont protesté contre ces histoires monstrueuses de dieux mesquins, cruels, prêts à tous les vices, des dieux beaucoup trop humains. Ils n’en voulaient plus. Ils voulaient des dieux parfaits, purs, vraiment divins. Mais, Dieu merci, on ne les a pas trop écoutés, pendant longtemps.

En effet, ils sont vraiment intéressants ces dieux, et utiles. Comme ils sont toujours en rivalité les uns avec les autres, comme ils ne se font pas de quartier (sauf quand ils se réunissent pour faire la fête, boire et chanter dans l’Olympe), ils nous rappellent ce qu’est le monde : complexe, difficile, opaque, traversé de forces contradictoires, en opposition les unes aux autres.

On ne peut pas vivre, agir dans ce monde avec des idées trop simples, trop fermées. Il y a toujours un dieu, quelque part, qui peut concocter une mauvaise surprise. Il faut tout envisager, accepter que la réalité ne peut pas se comprendre d’un seul point de vue. Dans ce monde gouverné par les dieux, les humains devaient avoir une intelligence multiple, une « intelligence nombreuse« , comme dit le poète Homère à propos d’Ulysse, ce héros vif et tournoyant, qui a toujours su s’en sortir.

Cette rivalité entre divinités est bien ce qui a mené à sa perte la famille du héros Thésée, le fort et très beau Thésée, dont nous avons commencé à suivre la fabuleuse histoire. Histoire fabuleuse, mais qui montre aussi les faiblesses de ce grand homme, qui n’a pas toujours eu l’intelligence fine et multiple du merveilleux Ulysse, et qui s’est souvent retrouvé le bec dans l’eau, par ses propres fautes.

On a vu combien Thésée était, malgré ses défauts, adoré de la ville d’Athènes, qui en a fait son roi mythique, son véritable fondateur, son idole. Chéri des dieux, et notamment de celui qui passait pour être son père, Poséidon, dieu de la mer, il a accompli de grands exploits, estourbi toute une série de gens très méchants, qui maltraitaient leurs semblables, toute une série de bêtes féroces et monstrueuses, comme le gros taureau qui dévastait le pays de Marathon, au nord d’Athènes. Et, surtout, il a pris la mer et il est allé en Crète pour se battre victorieusement contre le Minotaure, dans le Labyrinthe. Si Thésée pouvait par sa force, par ses muscles, assommer sans trop de problème ce monstre à la fois bovin et humain, il n’aurait as pu échapper au Labyrinthe sans l’intelligence et l’amour d’Ariane, et sans l’aide de son fil. Les gros muscles de Thésée n’auraient pas suffi.

Cette expérience lui a appris que le monde était compliqué, difficile, impossible à maîtriser d’un seul regard. Thésée a eu à affronter un monstre double, animal et humain, dans un Labyrinthe dont la sortie était introuvable sans une ruse, le fil d’Ariane. Thésée a eu de la chance de pouvoir bénéficier de l’amour de quelqu’un d’autre. Seul, il n’aurait pas triomphé.

Ce Labyrinthe était à l’image de ce qu’est le monde pour les humains : une réalité inextricable, difficile à saisir, sans repère fixe, où l’on va et vient, où l’on ne cesse d’être ballotté entre un chemin puis un autre. Il fallait de la ruse pour s’en sortir, et avoir l’appui de quelqu’un. Mais Thésée a oublié tout cela, il n’a pas bien appris la leçon ; ou, plutôt, il est devenu comme le Minotaure, ou comme le Labyrinthe, un être double, indécis, confus, labyrinthique. Sans Ariane, il a perdu le fil.

Ainsi on se souvient que Thésée, après avoir juré un amour perpétuel à la belle riane, l’oublie finalement endormie sur la plage de Naxos, où il fait escale sur le chemin du retour vers la Grèce. Puis Thésée, décidément oublieux, oublie aussi son père, le roi Égée, qui lui avait demandé à son départ de hisser une voile blanche sur son navire, en cas de victoire. Égée qui guette le retour du bateau voit surgir au large une voile funèbre, toute noire et se tue en se jetant dans la mer.

Thésée revient à Athènes, à la fois en triomphateur et en fils afRigé. Ses oublis ne l’ont pas empêché d’être un très grand roi, dit-on. D’abord, il passe pour être le véricable fondateur de la cité d’Athènes. Il a fait de la grande politique, en agglomérant les différentes bourgades du pays en une seule cité, une véritable unité politique. Athènes, grâce à Thésée, est devenue un vaste ensemble territorial, qui réunissait à la fois la ville, la campagne et ses villages, et le bord de mer, dans une belle harmonie physique, humaine, religieuse et politique. Une cité unie.

Thésée a aussi créé les institutions équilibrées, stables et justes, qui permirent à cette grande unité de vivre, de prospérer. Il était même parfois considéré, lui le roi, comme le champion de la démocratie athénienne. Face à un roi étranger, tyrannique et menaçant, qui voulait le contraindre et lui faire la guerre, Thésée aurait dit fièrement:

Rien n’est plus ennemi d’une cité qu’un tyran.
D’abord, parce que avec un tyran, il n’y a pas de lois
communes. Un seul homme a le pouvoir et fait de la loi sa chose à lui, et il n’y a plus aucune équité.
Quand il y a des lois écrites, l’homme démuni
et le riche ont droit à une justice égale.
Les démunis ont la possibilité de s’en prendre
aux fortunés avec les mêmes mots, si on parle mal d’eux. Le petit l’emporte sur le grand, s’il a le droit pour lui. […]
Quand le peuple a l’autorité sur un pays,
il se réjouit de pouvoir compter sur de jeunes habitants. Le roi a cela en horreur.
Il tue les meilleurs, ceux dont il pense qu’ils réfléchissent,
car il tremble pour son pouvoir tyrannique. Comment une cité pourrait-elle rester forte si, comme l’épi dans une prairie de printemps, on extirpe la bravoure et on fauche la jeunesse ?

[Euripide, Suppliantes, v. 429-449]


L’auteuR…

Pierre Judet de La Combe (né en 1949) est helléniste et philologue, directeur d’études à l’EHESS et directeur de recherche au CNRS. Il a traduit et commenté de nombreux textes de la poésie et du théâtre grecs et participé à plusieurs productions théâtrales (avec Ariane Mnouchkine, notamment). On lui doit, chez Albin Michel, la nouvelle traduction de l’Iliade (Tout Homère, 2019), et L’Avenir des Anciens. Oser lire les Grecs et les Latins (2016). Tous les samedis matin, sur France Inter, il anime l’émission à succès Quand les dieux rôdaient sur la Terre dont le livre est une adaptation.


[INFOS QUALITE] statut : validé| mode d’édition : partage, recension, correction et iconographie | sources : librel.be ; albin-michel.fr | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © telerama.fr.


Lire encore en Wallonie-Bruxelles…

DE LUCA : Récits de saveurs familières (Spizzichi e bocconi, 2025)

Ce qu’ils en disent…

[GALLIMARD.FR] Erri De Luca nous invite à un voyage gustatif dans lequel chaque plat, chaque expérience culinaire ouvre une porte sur un souvenir. Des épisodes et des lieux, issus de son enfance ou de sa vie d’adulte, ressurgissent grâce à une mémoire sensorielle : les déjeuners du dimanche au parfum de ragù, les repas pris sur des chantiers ou en montagne, l’ambiance chaleureuse des osterie populaires où la jeunesse militante côtoyait la classe ouvrière. En écho à chaque récit, Valerio Galasso, nutritionniste et ami, livre des conseils pratiques et des clés pour de saines habitudes alimentaires. De sa plume limpide et poétique, Erri De Luca se dévoile tout en poursuivant l’exploration des thèmes qui lui sont chers. Dans ce livre intime, traversé par les traditions culinaires italiennes, la cuisine devient un langage de transmission et de partage, jusque dans les recettes familiales proposées en fin d’ouvrage.


DE LUCA Erri (né en 1950), Récits de saveurs familières est paru chez Gallimard en 2025, dans une traduction de Francesca Melandri.

IT > FR

EAN 9782073016218

256 pages

Disponible en grand format et ePub.


Bonnes feuilles…

À table on se bat avec la mort

Erri de Luca : Ma grand-mère Emma disait qu’à table on se bat avec la mort. Ça me semblait exagéré, mais je ne demandais pas d’explication. Par tempérament, je n ‘ai pas connu la pétulance du pourquoi. Je devais comprendre tout seul, comme pour les autres choses des adultes.
Le proverbe de ma grand-mère était un avertissement : le morceau pouvait s’introduire de travers dans la trachée au lieu de l’oesophage.
Tout le monde a été victime de ce genre d’incident, qui se règle la plupart du temps avec une claque dans le dos du plat de la main.
Dans des cas plus graves, on risque l’étouffement. On peut alors effectuer un geste inventé exprès, la manoeuvre de Heimlich. En prenant la personne qui s’étouffe de dos, au niveau du sternum, et en exerçant de fortes compressions vers le haut, on peut lui sauver la vie.
Les journaux rapportent des cas mortels et aussi des sauvetages en temps opportun.
À table on se bat avec la mort : il ne faut pas parler la bouche pleine par mesure de prévention. Puis c’est devenu un signe de bonne éducation.
Avec le temps, j’ai compris qu’un comportement correct à table protège des morceaux avalés de travers. Se tenir assis le dos droit et non courbé, les coudes collés au buste, jamais posés sur la table, porter les aliments à sa bouche et non pas se pencher sur eux, manger de petites bouchées. Enfant, j’apprenais ces règles en les supportant comme des contraintes formelles. Elles ne l’étaient qu’en partie. Elles éduquaient à la position de sécurité.
Chaque fois qu’il m’arrive d’avaler de travers, il est évident que j’ai transgressé les consignes.

Valerio Galasso : Ton récit m’a fait sourire, parce que mon père nous a toujours répété cette phrase, à mes frères et à moi. Un jour où nous étions à Anzi, dans la campagne lucanienne, mon jumeau Chicco a failli s’étouffer avec un trop gros morceau de pêche – quelques secondes de panique, puis il a heureusement réussi à l’avaler.
Il est recommandé d’éviter les trop grosses bouchées et de compter au moins dix mastications pour chacune – comme j’aime le dire à mes patients, « posons nos couverts » entre deux bouchées ! La mastication est en effet la première phase de la digestion : ce qui se passe une fois les couverts posés dans l’assiette détermine le destin de l’aliment et de ses nutriments au cours des vingt-quatre à trente-six heures suivantes. C’est pourquoi il est si important de bien mâcher, en réduisant la bouchée à une bouillie afin que les enzymes salivaires puissent accomplir au mieux leur devoir. Notre salive est riche en substances chimiques et en bactéries utiles pour digérer les aliments dès les premières secondes de mastication : prolonger cette action permet à ces substances de pénétrer à fond dans l’aliment et de briser les grandes chaînes typiques de certains glucides. La ptyaline, par exemple, est une enzyme nécessaire à la digestion des longues chaînes de l’amidon présent dans les pâtes, le pain, la pizza et les pommes de terre.
Moins nous mâchons et plus le travail que l’estomac et l’intestin devront faire en aval sera important : digérer des morceaux entiers demandera une production de sucs gastriques plus conséquente, délétère pour ceux qui souffrent de reflux. Et, si nous mangeons trop vite, il est très probable que nous aurons du mal à digérer et que nous nous sentirons ballonnés, parce que nous aurons avalé plus d’air que de nourriture et que nous n’aurons pas laissé la salive dégrader l’amidon. Les aliments, souvent encore en morceaux, passent de l’estomac à l’intestin, un tuyau long de sept mètres environ qui, par sa ressemblance et ses fonctions primaires, est aussi appelé le deuxième cerveau. Hippocrate disait que toutes les pathologies proviennent précisément de l’intestin, ce que j’approuve totalement. Il faut donc donner les bons nutriments à cet organe important, et sous une forme correcte. Un aliment mal digéré est perçu comme un ennemi par le système immunitaire qui se met alors à l’attaquer : on se fatigue, on fatigue l’imestin et on favorise l’inflammation, terrain fertile pour des maladies inflammatoires chroniques, auto-immunes et des tumeurs. Traitons donc bien notre intestin et le reste de notre corps nous remerciera.
Un autre aspect fondamental d’un point de vue éducatif et anatomique est la bonne position à table : le dos droit et les coudes serrés. Se pencher sur l’assiette crée un écrasement du diaphragme sur l’estomac, rend la respiration difficile, réduit les dimensions du lieu d’accueil du bol alimentaire et prédispose à une très mauvaise digestion. En gardant une position droite, et en faisant une promenade après le repas, nous faciliterons le transit de la nourriture et sa digestion dans l’estomac.
Dire qu’à table on se bat avec la mort peut te sembler exagéré, mais pour moi non, car à table on fait de la prévention et on soigne.


L’auteur…

Erri De Luca (originellement prénommé Enrico, il a adopté ensuite la forme italianisée de Harry) est né à Naples en 1950, dans une famille bourgeoise appauvrie par la guerre. Il grandit dans le quartier populaire de Montedidio, qui donnera son titre à l’un de ses romans les plus célèbres. [lire la suite dans notre article sur Montedidio]


[INFOS QUALITE] statut : validé| mode d’édition : partage, recension, correction et iconographie | sources : librel.be ; gallimard.fr | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © igolfo24.it ; © Gallimard.


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    POPOVIC : Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans arme ? (2017)

    Ce qu’ils en disent…

    [PAYOT-RIVAGES.FR] Voici le livre des révolutions possibles, celles que nous pouvons faire, nous, les gens ordinaires. Il part d’un principe : si l’on veut lancer rapidement un mouvement de masse à l’époque d’Internet et de la société des loisirs, l’humour (et un peu de stratégie) est une « arme » de choix. Il s’appuie sur une expérience acquise dans près de cinquante pays aussi bien que sur les enseignements de Gandhi et du stratège Gene Sharp. Et il prend la voix exceptionnelle de Srdja Popovic, apôtre de la lutte non violente, qui fit tomber Milosevic, fut de toutes les « révolutions fleuries » (Géorgie, Liban, Ukraine, etc.), et est considéré comme « l’architecte secret » du printemps arabe. Il nous fait entrer dans les coulisses des événements historiques du XXIe siècle. Il raconte ce qui marche et comment ça marche. Il explique aussi pourquoi cela échoue parfois, comme en Ukraine ou en Chine. Son livre réconcilie avec l’action politique et montre combien il est crucial d’aller au bout des choses. Car il ne suffit pas de protester ou de faire la révolution, il faut aussi avoir une vision claire de ce qu’on fera de la liberté.
    Srdja Popovic est né en 1973. Fan des Monthy Python, soutenu par Peter Gabriel, il a fondé le mouvement Otpor! qui permit en 2000 la chute de Milosevic. Depuis, on vient le consulter du monde entier. Pressenti en 2012 pour le prix Nobel de la paix, il dirige le Centre for Applied Non Violent Action and Strategies (Canvas) et enseigne depuis 2013 l’activisme politique non violent à la New York University.

    [CAMPUS.ULIEGE.BE] Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans arme ? C’est une bonne question. Srdja Popovic, leader du mouvement « Otpor! » qui a permis de faire tomber le dictateur Milosevic en Serbie, nous explique comment il s’y est pris avec son équipe en se reposant sur les enseignements de Gene Sharp, bien connu des mouvements de lutte non violente. Commencez petit, élaborer une stratégie précise, soyez non violent, utilisez l’humour… Ce sont quelques-uns des conseils qu’il donne à ses élèves révolutionnaires et qu’il développe dans son livre. L’écriture est fluide, claire et légère malgré les sujets compliqués qu’il rapporte. Il est très facile de se plonger dedans et d’imaginer notre propre révolution. Nul besoin d’avoir un dictateur à faire tomber pour lire cette pépite. Il suffit juste d’imaginer une cause qu’on aimerait défendre et tous les conseils peuvent prendre forme directement dans du concret. Je vous souhaite une bonne révolution.

    Léa Leroy

    [FRBALTA.FR] Srdja (prononcez « sérédjia ») POPOVIC nous propose un petit manuel du parfait activiste non violent. Un livre que nos gilets jaunes n’ont probablement pas lu, mais qu’ils devraient lire de toute urgence. Riche de l’expérience d’avoir participé à la chute de MILOSEVIC, d’avoir été en contact avec beaucoup de groupes d’opposants sur la planète entière, et des réflexions tirés d’échecs retentissants, l’auteur nous propose quelques lois générales pour guider une action qui vise, non seulement à renverser un pouvoir autoritaire mais à instaurer un système plus démocratique, c’est-à-dire un système dans lequel les intéressés participent aux décisions qui les concernent. Partant du constat d’un rapport de forces inégal, la question qui se pose est de définir des stratégies et des tactiques qui transforment la faiblesse en force et retournent la violence contre ceux qui l’utilisent. A la fois optimiste et réaliste, les principes généraux qui nous sont donnés relèvent du bon sens… et d’une réelle difficulté dans leur mise en application. Trouver un ennemi commun est sans doute l’étape la plus facile. Et les dictateurs se désignent volontiers pour tenir ce rôle. Mais là déjà apparaissent les premières difficultés : comment ne pas se laisser aspirer dans une violence mimétique qui, au nom de l’injustice, non seulement va se montrer elle-même injuste (elle ne frappera que ce qu’elle a sous la main, et pas le pouvoir qui l’opprime) mais elle risque fort de se faire totalement écraser à cette occasion, et n’aura finalement produit que d’inutiles martyrs. Il y a beaucoup de points communs entre l’approche non violente politique et l’orientation solution en thérapie. Et des différences aussi, bien sûr. Coté points communs, par exemple : définir un objectif important pour les personnes et attractif, et pas seulement négatif (plus (=0) de dictateur n’est pas identique à plus (+) de démocratie), plutôt des petits pas (ce qui permettra à la fois de célébrer une victoire, d’augmenter la confiance, et de définir le pas suivant), créer un espace ludique, sympathique, rassurant et motivant, modifier les tactiques en fonction de leurs résultats immédiats (se laisser guider par les effets des actions), mobiliser l’environnement pour qu’il soutienne le changement… Côté différences, il y a bien sûr l’intensité de la peur d’affronter non pas le changement lui-même, mais la peur elle-même, tout à fait légitime puisque c’est par cette émotion que les dictateurs imposent leur loi (et avec la corruption aussi bien sûr). C’est là qu’il faut du collectif, de la persévérance, et de l’humour mis en actes par les techniques d’un « dérisionnisme » imaginatif et créatif. D’autant que la non-violence ne protège pas de la violence utilisée par ceux qui veulent garder le pouvoir. C’est donc parfois sa vie elle-même qui risque d’être le prix à payer sur le chemin de ces luttes. Si les activistes ne cherchent pas le martyre, ils peuvent le rencontrer bien malgré eux. Il faut donc être prêt à l’assumer. Et même la mort parfois…


    POPOVIC Srdja, Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et sans armes est paru dans la Petite Bibliothèque Payot en 2017, dans une traduction de Françoise Bouillot.

    EN > FR

    EAN 9782228917636

    336 pages / Disponible en ePub et poche.


    Ce que nous en disons…

    De Frameries à Washington, de Moscou à Tel Aviv : que lire d’autre par les temps qui courent ?

    Patrick Thonart


    L’auteur…

    Srdja Popovic est le fondateur du mouvement Otpor! qui est à l’origine de la chute de Milosevic en 2000. Il dirige le Center for applied non violent action and strategies et enseigne l’activisme politique non violent à la New York University. […] Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et sans armes [est un] manifeste et guide de l’action non violente, de surcroît bourré d’humour.


    [INFOS QUALITE] statut : validé| mode d’édition : partage, recension, correction et iconographie | sources : e.a. librel.be | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © everydayrebellion.net.


    Lire encore en Wallonie-Bruxelles…

    RINGELHEIM : La seconde vie d’Abram Potz (2005)

    Ce qu’ils en disent…

    [ESPACENORD.COM] « J’ai tué un homme qui ne m’avait rien fait. Moi ! Moi, Abram Potz, de mes mains crevardes et frigides, sans mobile apparent, j’ai jeté un homme à la mort. J’ai aboli une âme. Et voici que ce premier crime m’apporte, je ne dirai pas la joie de vivre – je n’en demande pas tant -, mais une raison de différer mon trépas. Je suis moins pressé de mourir, je sens en moi une alacrité nouvelle… » Abram Potz, psychanalyste juif ashkénaze au rancart, vieillard disloqué, à la mémoire vacillante mais perverse, au sexe grabataire mais têtu, promène sa décrépitude dans les rues de Paris. Il observe avec une délectation amère la répulsion et l’effroi que, partout, son apparition suscite. Et il ricane : Ô jeunesse ennemie ! Pour se venger de sa déréliction et conjurer le désespoir, il se lance en claudiquant dans une carrière d’assassin. Il rêve d’un procès d’assises en guise de cérémonie des adieux, où, face à une société ingrate, il proclamerait les droits de l’homme vieux. Ses confessions nous plongent, avec un cynisme attendrissant et un humour implacable, dans les affres de la vieillesse.

    [CRITIQUESLIBRES.COM] Bien remplie, la seconde vie d’Abram Potz. Bien remplie mais courte. Forcément. A quatre-vingt six ans, on ne peut pas dire qu’on l’a devant soi, sa vie. Alors, pour ce qu’il en reste, pourquoi ne pas s’amuser un peu ? Pourquoi ne pas reprendre pour soi le programme de Thomas de Quincey : De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts ? Devenir le doyen mondial des tueurs en série ? Passer à la postérité en bravant à la chaîne l’interdit capital ? Aussi tôt dit aussitôt fait : « J’ai tué un homme qui ne m’avait rien fait« . L’incipit est là, sobre et brutal. Le roman sera le récit de ce premier meurtre et de ceux qui le suivront.
    « Je suis un psychanalyste juif ashkénaze en voie de décomposition, à la mémoire déclinante, à l’intelligence essoufflée, au sexe grabataire. » Tout Potz tient dans cet autoportrait. Tout Potz que nous découvrirons tour à tour psychanalyste (il lui reste quelques clients), juif (qu’est-ce qu’un juif ? Le juif, c’est l’autre.), déclinant des neurones (le combat permanent contre Alzheimer), paralysé du sexe (malgré le dévouement patient de certaines dames). Tout cela et bien plus : vieux. Vieux portant comme un fardeau l’horreur de la déchéance et décidé à se venger des jeunes : « Ô jeunesse ennemie ! Je hais les jeunes autant que je leur fais horreur. Eux et moi nous sommes faits pour nous haïr : ils sont ce que je fus, je suis ce qu’ils seront. » A travers ces échos de Corneille perce un nihilisme à la Cioran qui trouvera bientôt un autre exutoire que les mots. « La solitude du vieillard est un avant-goût du néant. » Après Cioran, c’est Sartre que revisite Abram Potz : « l’enfer, c’est les jeunes. » Enfin vient le tour d’Autant-Lara, avec cette exclamation qui rappelle le Gabin de La traversée de Paris : « Salauds de jeunes ! »
    C’est qu’elle est lourde à porter, la vie d’un vieillard. C’est qu’il est souvent cruel, le regard des jeunes, ou seulement des moins vieux. C’est que ce n’est peut-être pas la mort qui est notre ennemie, mais ce lent pourrissement sur pied : la vieillesse. Potz décrit ce compagnonnage avec un mélange d’ironie et de lucidité : « Chaque soir, quand je me couche, je pense que j’ai des chances sérieuses de ne pas me réveiller. Alors, à toutes fins utiles, je me dis adieu. » « C’est peu dire que la mort rôde : elle est collée à mon dos comme une ventouse. Qu’est-ce qu’elle attend ? Assis dans mon fauteuil, je tue le temps. Faux : on ne tue pas le temps, c’est lui qui nous tue. » « La peine de mort, je la demande comme une grâce : la peine de vie est pour moi la peine capitale. »
    Alors, pour tuer le temps, Potz tue. Un peu au petit bonheur, la première fois. Puis avec méthode, avec application. Avec talent. Sous le regard, ou presque, du juge Goth (God ?), le héros du premier roman de Foulek Ringelheim qui joue un peu le rôle du personnage reparaissant donnant une cohérence à cette œuvre naissante. Sous le regard, aussi, de l’analyste qui est en lui : après le premier meurtre, Potz se sent fatigué, il a beaucoup marché, ses chevilles sont enflées d’œdème. œdipe, oui. Tuer, c’est toujours un peu tuer le père. Ou le Père.
    Et la geste de Potz ira jusqu’à son terme. Potz partagé entre le désir de mourir à son tour, de voir ses actes enfin reconnus, de connaître l’apothéose d’un beau procès ou, simplement, d’un belle fin, d’un dénouement de tragédie. Un dénouement bien juif, somme toute, qui évoque aussi celui du Rhinocéros d’Ionesco. Un dénouement faute de mieux, peut-être. Faute de pouvoir mettre en œuvre ce suprême fantasme d’Abram Potz, cet ultime sacrilège de vieux clown : « Dommage que l’on ne puisse mourir à volonté, d’une bonne poussée, comme on vide ses intestins, comme on évacue un calcul aux reins. On pousserait, on pousserait, et on expulserait son âme comme un excrément. On mourrait dans son froc. Comme ce serait simple. »


    RINGELHEIM Foulek, La seconde vie d’Abram Potz est paru chez Luc Pire en 2005. Il est disponible chez Espace Nord depuis 2014.

    FR

    EAN 978-2-930646-93-0

    192 pages

    Disponible en grand format, ePub et poche.


    Ce que nous en disons…

    C’est en juriste qui connaît les mots (sa matière première, l’objet de son artisanat) que Ringelheim préfère « seconde vie » à « deuxième vie. » Après deuxième vient troisième, etc., alors que second est final. Quand on a les orteils (froids) au bord du vide, il est toujours possible de céder aux roucoulements suaves de la Camarde. Il est également jouable de se réinventer une dignité rien qu’à soi, dans l’état bien connu de l’after. Potz est un vrai vieux dégoûtant, un authentique Pervers Pépère que ni Gotlib, ni Wolinski, n’auraient renié : Carmen Cru doit être une fan inconditionnelle. Reste que, la goutte au nez, sa superbe est jubilatoire et elle promène dans un cabas pourri les vraies questions, celles dont les minettes effarouchées ne se doutent pas encore. Lisez, lisez plus, lisez mieux…

    Patrick Thonart


    Bonnes feuilles… (de mémoire)

    Après-midi

    Mon/ton/ son/ ma/ta/ sa… notre/votre/leur… nos/vos/leurs. Mon tonton, nos voleurs. Paul Linbourg, l’instituteur, nous apprend les adjectifs possessifs en chantant. Il bat la mesure des deux mains, son gros crayon rouge et bleu dans la droite, sa règle dans la gauche. Mon tonton, nos voleurs. Je fous, nous foutons, vous foutrez, que je foute, foutant, foutu. Limbourg porte des pantalons noirs à rayures grises et des jarretelles aux mollets pour retenir ses chaussettes. Nos voleurs ! Je fais un clin d’ œil à Jean Massin. Hier, après les cours, nous sommes entrés dans la classe par la fenêtre et nous avons volé des bons points et des cartes d’honneur dans le bureau de l’instituteur. Nous avons pris aussi les collections d’images de chocolat qu’il nous avait confisquées : les voyages de Gulliver.

    Or Perrette ayant dansé tout l’été ouvre un large bec, laisse tomber sa proie et aperçoit deux yeux qui flamboyaient… Booz dormait, il avait deux trous rouges au côté droit et les enfants du loup se jouaient en silence, tandis que le lièvre, n’ayant que les os et la peau s’enfuit et court encore : que vouliez-vous qu’il fit contre trois ? Songe, songe, Céphise, à Ulysse qui fit un beau voyage et conquit la toison ou à Tytire qui petulae recubans sub tegmine fagi… Ô puissance du temps ! Ô légères années ! Ô Lac, où un noyé pensif parfois descend… c’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes… Dites, avons-nous assez navigué dans une onde mauvaise à boire ? Ô seigneur, c’est sur cette pierre, où elle venait s’asseoir, que j’ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre, tandis que le jour rayonnait dans un azur sans bornes… alors, alors un soir de demi-brume à Londres, nous nous vîmes trois mille en arrivant au port ; ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés et le dieu Kneph en tremblant ébranlait l’univers… où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale, car Raminagrobis fait en tous lieux un étrange carnage. Fi, vous dis-je.

    J’ai recraché tout ça d’une traite. La mémoire du cœur est immortelle…


    L’auteur…

    © cclj.be

    Né en 1938 à Ougrée, Foulek Ringelheim a été avocat puis magistrat, membre du Conseil supérieur de la justice et rédacteur en chef de la revue Juger. Son roman La Seconde Vie d’Abram Potz a reçu le prix France-Communauté française de Belgique en 2004 et le prix des lycéens en 2006. Foulek Ringelheim est décédé le 15 septembre 2019.


    [INFOS QUALITE] statut : validé| mode d’édition : partage, recension, correction et iconographie | sources : librel.be ; espacenord.com | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © bx1.be ; © cclj.be.


    Lire encore en Wallonie-Bruxelles…bx1.be

    PHILIPPON : Papi Mariole (2025)

    Ce qu’ils en disent…

    [LIVREDEPOCHE.COM] « Bon sang de bonsoir, mais qu’est-ce que je fous là ? » À l’entrée du périph, un vieux monsieur, peignoir en velours et chaussons en peluche effilochés, se répète inlassablement cette question. Échappé de son Ehpad, Mariole, tueur à gages, ne se souvient plus de rien, sauf d’une chose : il lui reste une mission à accomplir. Seul problème, il ne sait plus laquelle. Mathilde, elle, se bourre d’anxiolytiques pour oublier. Victime de revenge porn, jetée en pâture sur les réseaux sociaux, elle se dit que le plus simple est peut-être d’en finir… à moins de faire équipe avec le vieil amnésique venu à sa rescousse : en l’aidant à retrouver la mémoire, Mathilde pourrait se payer une revanche en or.

    Deux personnages inoubliables. Une comédie noire de grande classe. Du savoir-rire.

    Hubert Artus, Lire magazine

    Avec humour, réalisme et bienveillance, Benoît Philippon déroule le road trip pétaradant d’un duo de justiciers explosifs.

    Marie Rogatien, Le Figaro magazine

    [FRANCEINFO.FR/CULTURE, 29 mars 2024] Papi Mariole de Benoît Philippon : voyage au bout de la jubilation. Benoît Philippon signe avec Papi Mariole un livre désopilant, plein de tendresse et d’humanisme, sur un vieux tueur à gages atteint d’Alzheimer qui fait équipe avec une jeune paumée pour une odyssée épique. Indispensable.

    Quelque part entre Donald Westlake et Daniel Pennac, entre un éclat de rire salvateur et une bienveillance désintéressée, Papi Mariole (Albin Michel) est un voyage au bout de la jubilation. Benoît Philippon signe un livre hilarant, plein de tendresse et d’humanisme. Un roman qui fait du bien. Et d’une originalité explosive. L’auteur de Mamie Luger et de Cabossé réunit de nombreux ingrédients pour une recette dont il a seul le secret. Alors, oui, « accrochez-vous à vos bretelles, ça va valser.« 

    La vieillesse peut être un naufrage ou un nouveau départ. Papi Mariole, atteint de la maladie d’Alzheimer, n’en peut plus d’attendre la mort dans son Ehpad. Alors, il s’enfuit. Parce que Mariole a une mission à accomplir. Laquelle ? Il ne se souvient plus. Maudit Alzheimer. Mariole est tueur à gages, ça complique un peu sa tâche.

    Le tueur, la jeune fille et la cochonne. Mariole erre dans un univers qui a perdu ses repères. Le vieux tueur est convaincu qu’il arrivera à ressusciter sa mémoire et retrouver son passé. Dans son périple, il croise Mathilde. La jeune fille est prête à mettre fin à ses jours. Victime de revenge porn, elle voit sa vie jetée en pâture sur les réseaux sociaux. Proie d’un manipulateur, elle a perdu confiance en elle-même et envers les autres. Jusqu’à sa rencontre improbable avec Papi Mariole, qu’elle surnomme avec tendresse Dory, comme le poisson bleu qui souffre de trouble de mémoire immédiate dans le film d’animation Le Monde de Nemo. « Qui êtes-vous ?« , n’arrête pas de lui demander régulièrement son compagnon d’infortune. Et pour compléter cet attelage improbable, Madame Chonchon, la truie de compagnie de l’ancien tueur à gages.

    Et voici donc le trio parti en guerre pour réparer les injustices, et rendre ce monde un peu plus vivable. Avec son écriture nerveuse et pleine d’humour, Benoît Philippon s’intéresse à des sujets importants : la transmission, les violences faites aux femmes, réelles et numériques (et non virtuelles), la dépendance des personnes âgées, la masculinité toxique, la vengeance… On rit souvent avec Papi Mariole, et entre deux éclats, deux sourires, on réfléchit aussi. Et c’est toute la force de Benoît Philippon d’évoquer des sujets profonds avec ce qui peut apparaître comme de la légèreté. Papi Mariole, une extraordinaire odyssée jubilatoire. Benoît Philippon, une plume aérienne et profonde.

    Mohamed Berkani


    PHILIPPON Benoît, Papi Mariole est paru chez Livre de poche en 2025.

    FR

    EAN 9782253253198

    384 pages

    Disponible en grand format, ePub et poche.


    Ce que nous en disons…

    Jubilatoire ! Du Grand Guignol subtil et méchamment réaliste : ça existe. Le genre de tournepage dont on se délecte sans pouvoir fermer la lumière en tête du lit (« Allez, encore un petit chapitre, puis je dors…« ). Un polar qui respecte les conventions du genre mais également un brûlot engagé pour la cause des femmes et… des papis gâteux. On en ressort souriant (ce livre est drôle), responsable (l’engagement du propos n’est pas anodin : la vengeance sonne comme un lourd avertissement envers…) et plus humain (la preuve : j’ai pleuré au dernier chapitre). A ne pas rater !

    Patrick Thonart


    Bonnes feuilles…

    . . . rentre chez elle. Les rétines rougies par les larmes. Acides. N’y croit pas. Clique à nouveau. Ne peut s’en empêcher. Les vues. Le décompte s’accentue.
    Mitraillage de notifications. T’as trop pas de fierté, meuf / ‘J’vais te faire miauler, moi, LOL / Pussy Dol, comment t’es chaude/ Tu baises aussi dans ta litière ? / Et mon os, tu veux le ronger, mon os ? Les amis qui s’inquiètent, sur WhatsApp, sur Messenger, sur Insta, dans la vraie vie. Mathilde, tu vas bien ? C’est quoi ce délire? / C’est vraiment l’horreur, je pense à toi / Putain, mais pourquoi t’as fait ça, meuf ? À la main tendue succède le couperet. Accusateurs, eux aussi. La brûlure du jugement. La déception dans leur ton. De toute façon, ils ne font pas le poids. Comparés aux tonnes d’immondices qui l’attirent au fond. Tout au fond. « Miaule pour moi. » Son visage en gros plan. Sa langue contre ses dents. « Miaow« . Les rires. Off caméra. Les recoins de son intimité, on caméra. Et maintenant sur le Web. Capturés dans les filets du LOL. Son visage, partout relayé, son anatomie, pas même floutée, son nom, hashtagué, son prénom, en open source, personne ne peut la rater, personne n’essaie. Des milliers de partages, ses données perdues, là-haut dans le cloud, amalgamées dans un maelstrom anonyme. « Juste une vidéo pour nous. » Mathilde miaule pour l’éternité virtuelle, face caméra, consentante, pendant que Beau_risque_69 la sodomise, mais « ça reste entre nous« . Entre nous et le reste du monde. Son visage à lui est flouté – brouillage hard codé, impossible à effacer, Boris est le créateur de la vidéo, le détenteur du master, son anonymat restera protégé, il s’en est assuré. Alors que pour Pussy Doll, c’est le début de la gloire. Qu’elle le veuille ou non. La flambée virale. Des hashtags du plus évocateur au plus explicite. Spirale du trash. Mathilde, la tête dans la cuvette, vomit sa crédulité avec sa salade-crudité. Bientôt elle régurgitera son overdose d’anxiolytiques. La vidéo. En boucle. Des quidams libidineux lui ont écrit des horreurs. On a trollé son Insta. Qualificatifs infamants, insultes dégradantes, son « Miaow » est devenu un meme. Entre deux dégueulis, une question résonne contre la faïence : « Y a pas de brigade des moeurs contre ce genre de détournements ? » Sur certains sites, si. Tant qu’on ne voit pas ses seins, pas de quoi censurer l’extrait. Sur d’autres hébergeurs, par contre, c’est open bar sur son intimité. Depuis la sex tape de Pamela Anderson et Tommy Lee devenue virale, le porno non consenti sur Internet est un sport international. Hunter Moore et son site IsAnyoneUp ? a fait des émules. Jennifer Lawrence n’a pas pu se protéger de la fuite de ses photos, malgré son armada d’avocats. Alors qu’est-ce qu’elle peut faire, elle ? Cheval de Troie, cadeau de la maison, en surimpression au bas de la vidéo, les liens sur ses profils Insta, Facebook, Linkedln, TikTok, Romantica. La toile d’araignée virtuelle qu’elle a elle-même tissée. Pour se construire un réseau, rester connectée, à ses amis, à ses contacts, provoquer des rencontres, motiver des opportunités professionnelles, rigoler devant des vidéos de tranches de vie, des gifs animés d’une débilitée devenue soudain essentielle… Rien de méchant, faut bien se détendre, entre deux réunions commerciales chiantes et l’accumulation des mails urgents dans le week-end. « La bonne taille? Mais… comment t’as su ? » « Quarante-deux, tu me l’as dit quand on tchattait. » Des extraits de leur conversation, capturés sur la vidéo, livrés en pâture, alimentent l’orgie de commentaires. Ils ne manquent jamais d’imagination, quand il s’agit d’humiliation. Et c’est parti pour le body shaming. Elle qui se trouvait un peu ronde, mais se trouvait aussi des excuses, toutes les analogies y passent, de la vache à la truie, la psalmodie des immondices, illustrées par des montages photo ignominieux, piochés dans des clichés d’abattoirs, son visage en extase accolé à des tortures animales, abjectes jusqu’à la nausée. Sur repeat, Mathilde et son sourire, un rien forcé, la langue qui passe sur les dents : « Miaow… » Elle a beau appeler les services client, alertes anti-spams, sécurité des plateformes, à chaque lien supprimé, en réapparaît un clone ailleurs. Le film a été rippé, dupliqué, relinké, à l’infini. Rien à faire. Si le terme virus va si bien à l’univers informatique, il y a une bonne raison à ça : impossible de freiner l’épidémie. « Miaow… » Coup de téléphone de son patron. Convoquée à son bureau -l’entreprise ne pourrait tolérer ce type de comportement d’aucun employé. Il en va de la réputation de la boîte. – Mais je ne suis pas responsable, enfin si, mais ça devait rester dans la sphère intime. – Ce que vous faites dans l’intimité ne doit pas nuire à notre image, mademoiselle Wandderlon. Inutile de vous dire que la déviance de cette vidéo… Elle avait déjà halluciné quand, lors de l’entretien, son futur employeur avait fait allusion à des photos qu’il n’avait pu voir que sur son compte Facebook. Il avait fouiné. En même temps, elle ne l’avait pas configuré en « privé« . Qui se met en privé, de nos jours ? Si on se connecte sur un réseau, c’est pour être vue, non ? L’anonymat, c’est so siècle dernier. Suffit d’être vigilant, ne pas poster n’importe quoi. Elle se scandalise toujours de voir ses amis partager des photos de leurs gosses en ligne. Avec l’étendue de la pédocriminalité, ils ne se rendent pas compte. Mathilde, la tête dans la cuvette, vomit son vertige. Aspirée par l’horreur de ses constatations : elle ne parviendra jamais à s’extraire de ce tourbillon, n’aura plus de travail, ne trouvera plus d’employeur, d’amis, d’amants, de famille. « Oui, maman, j’ai honte, non, je ne savais pas qu’il mettrait cette vidéo en ligne, c’était pour s’amuser. Tu t’es jamais amusée, toi ? Ah oui, papa ne veut plus me parler ? Bah, c’est pas la première fois que je le déçois. Ah là, il ne veut plus me voir ? Jamais ? Merci pour le soutien, vraiment… Moi aussi, j’ai honte de moi… Moi aussi, si tu savais. » La mère raccroche, trop de déception, trop de dégoût. Comment cela a-t-il pu leur arriver, à eux ? Ils l’ont pourtant bien éduquée. Son frère n’est pas comme elle. Pourquoi Mathilde est-elle devenue comme ça ? Pourquoi leur a-t-elle fait ça ? À eux ! Elle est mise au ban. Par eux, par tous. Comme ceux qu’elle aidait. Les laissés-pour-compte. Elle ne s’imaginait pas être à son tour jetée au rebut. Pas comme ça. Mais ça y est, elle aussi est passée de l’autre côté. Des cernes sous les yeux, l’incriminée observe son médecin qui lui signe un arrêt de travail. « Trop tard, je suis licenciée. » Dans son regard inquisiteur, elle devine qu’il a maté la vidéo, sous le manteau. Avec ses pattes de mouche, il rédige une ordonnance. Elle plonge dans une autre spirale : anxiolytiques, antidépresseurs, somnifères. Un clic de temps en temps sur la blogosphère. Son hashtag caracole toujours sur certains sites de streaming pour adultes, Pomhub, XNXX, TuKif, X videos, xHamster. Elle se revoit dans son open space, après le savon passé par son patron, son monde écroulé, son licenciement pour faute grave, sans indemnités compensatoires, et son poste de travail, jonché de photocopies, d’elle, à quatre pattes, saucissonnée dans une lingerie taille quarante-deux, se livrer à du porno amateur. Les rires, pas même camouflés, de ses collègues, des « Miaow« , ravalés dès qu’elle tournait la tête. Boris… Comment t’as pu me faire ça ? Après tout ce qu’on avait partagé. Nos nuits tendres, nos échanges, nos confessions. Pendant des semaines. Tes caresses, tes promesses. C’était pas anodin ? Si ? Mathilde pleure sous les rires sans visage. Une collègue lui tend un Kleenex. Dans son regard se mêlent compassion et dégoût. Elle penche la tête sur le côté, observe Mathilde, comme si elle se repassait cette vidéo en mémoire. « Miaow« . Un cachet, deux cachets, trois cachets « Attention à bien respecter la dose prescrite – Sinon quoi ? -Risque d’intoxication.» Quatre cachets, cinq cachets. Les mois qui passent. L’assommoir. Oublier. Son image. Devenue publique. Salie. Piétinée. Jugée. Condamnée. Par ces inconnus. Six cachets. Un coup de fil. « Allô maman? … Oui, moi aussi, je me dégoûte… » Elle réalise qu’elle n’arrive plus à articuler. C’est quoi, ce bruit ? Des sirènes ? Elle s’est assoupie. Depuis combien de temps ? Elle ne sait pas, elle ne sait plus, elle se dit juste que si ça continue, ell


    L’auteur…

    Né en 1976, Benoît Philippon est auteur, scénariste et réalisateur. Il a grandi en Côte d’Ivoire, aux Antilles, au Canada et en France. Le succès de Mamie Luger, son deuxième roman, l’a propulsé comme l’un des meilleurs auteurs du polar français.


    [INFOS QUALITE] statut : validé| mode d’édition : partage, recension, correction et iconographie | sources : livredepoche.com ; librel.be | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © Archipel Ville Fouesnant.


    Lire encore en Wallonie-Bruxelles…

    HUNYADI : Faire confiance à la confiance (2023)

    Ce qu’ils en disent…

    [EDITIONS-ERES.COM] En retraçant la genèse de l’individualisme moderne, Mark Hunyadi développe la profondeur historique du problème de la confiance, ainsi que la raison philosophique pour laquelle ce thème – pourtant unanimement reconnu comme essentiel – a été largement négligé dans la littérature philosophique.

    Au fil de nombreux exemples, il montre que la confiance est relation au monde, avant d’être relation au risque, de nature essentiellement économique. L’emprise du numérique sur nos existences a pour effet d’éliminer tendanciellement les relations de confiance, au profit de relations sécurisées. Ce phénomène dessine l’horizon d’une société automatique, d’où sont chassées les relations naturelles de confiance qui nous lient au monde – aux objets, aux autres, aux institutions.

    À partir d’un exposé d’une grande clarté sur la théorie de la confiance qu’il a été le premier à formuler, Mark Hunyadi pose un diagnostic philosophique sur la source des crises que nous devons affronter et offre un outil critique permettant d’entrevoir les alternatives possibles.


    HUNYADI Mark, Faire confiance à la confiance est paru chez Erès en 2023.

    FR

    EAN 9782749275840

    112 pages

    Disponible en grand format et ePub.


    Ce que nous en disons…

    Il en est de certains livres comme des petits vieux sur les bancs : on peut passer à côté en les remarquant à peine, pressé que l’on est d’aller, soi-disant, quelque part. Mais celui qui prend la peine de s’asseoir un instant et d’écouter la conversation, voire de s’y mêler, va peut-être se relever avec des trésors d’humanité dans les oreilles et… matière à méditer sur ce que signifie effectivement “aller quelque part.

    Faire confiance à la confiance, le livre de Mark Hunyadi paru en 2023, fait cet effet-là. Au fil d’une petite centaine de pages, le philosophe louvaniste replace la confiance au cœur de la réflexion sur l’homme et sa société : le résultat est inédit et fondateur. En passant, il rend au péril numérique sa juste place, ce qui ne va pas faire plaisir aux complotistes de tout poil. A lire d’urgence !

    Ce que j’ai d’ailleurs fait, au point d’intégrer l’approche de Hunyadi au cœur de ma réflexion sur comment “être à sa place” (l’ouvrage prévu a été rebaptisé, après que la philosophe française Claire Marin ait choisi ce titre pour son dernier livre). Vous retrouverez donc la confiance comme principe directeur dans les pages du livre que j’écris en ligne : Raison garder. Petit manuel de survie des vivants dans un monde idéalisé. Et, en attendant la publication dudit ouvrage, foncez chez votre libraire indépendant ou lisez la conclusion de Faire confiance à la confiance ci-dessous : nous n’avons pas résisté à l’envie de la reproduire intégralement.

    Patrick Thonart


    Bonnes feuilles…

    Conclusion : préserver la vie de l’esprit

    Étant fondamentalement rapport au monde, la confiance est ce dans quoi nous séjournons. Mais le concubinage forcé avec le numérique modifie notre habitat : plus sûr, plus fonctionnel, il est aussi à même de satisfaire plus rapidement une gamme plus étendue de désirs, pour le plus grand contentement de ses utilisateurs. Il est donc aussi libidinalement plus satisfaisant, ce qui lui confère une force irrésistible.

    J’ai essayé de montrer que ce taux accru de satisfaction allait de pair avec une baisse tendancielle du taux de confiance – au sens où on en avait de moins en moins besoin-, puisque le principe même de cette modification de notre manière d’habiter le monde est la prise en charge de nos désirs et volontés par des processus automatisés capables de les exécuter dans les conditions techniques les plus optimales. Du coup, la sécurité technique se substitue à la confiance naturelle dans le processus de réalisation de nos désirs.

    Cela nous rive tous de manière inédite au système. Si la satisfaction de nos désirs devient, grâce au numérique, automatique ou quasi automatique, toute résistance se trouve abolie. Des processus machiniques prennent le relais et assurent l’exécution automatique du désir, rivant l’individu à la puissance sans limites de ce système libidinal. Le numérique, par le confort réel qu’il procure, affaiblit les énergies individuelles potentiellement en révolte contre la réalité en place, alimente donc la conservation du système en dédommageant chacun par un confort accru, érodant par là même les énergies antagonistes. De ce monde, le sens de la transcendance se trouve lui-même exilé, car plus les satisfactions sont immédiates, plus l’aspiration à un monde autre s’ éloigne.

    Politiquement, les conséquences de cette évolution sont délétères pour la démocratie. Le problème ne tient pas aux institutions elles-mêmes, et on a envie de dire : hélas. Car le mal est plus profond, plus insidieux que cela. Il touche non pas au fonctionnement des institutions démocratiques (qui, formellement, tiennent le coup), mais, plus fondamentalement, aux valeurs sur lesquelles elles reposent. Au premier rang de celles-ci : la recherche coopérative de la vérité, ou la volonté de trouver un consensus et de s’y tenir. En effet, s’il est bien un acquis fondamental de la modernité démocratique, et ce, en gros, depuis la fin des guerres de religion qui avaient laissé l’Europe exsangue, c’est que les conflits doivent se résoudre symboliquement – c’est-à-dire par la discussion plutôt que par les armes.

    Principe exigeant, ‘idéal régulateur’ comme disent les philosophes, mais suffisamment puissant et efficace pour que, par exemple, la construction européenne tout entière s’y adosse. Il est en outre éminemment générateur de confiance, car il permet aux citoyens de s’attendre légitimement à ce que les affaires publiques soient gérées dans le meilleur intérêt de tous.

    Seulement voilà : la résolution symbolique des conflits suppose d’être d’accord de s’accorder, c’est-à-dire de coopérer à la recherche de la vérité, avec un petit v. Or, s’est progressivement imposée sous nos yeux, à bas bruit, une conviction d’une tout autre nature, selon laquelle ce qui compte, ce n’est plus tant la recherche de la vérité que l’affirmation de soiL’identité plutôt que la vérité. Crier haut et fort ce que l’on est, clamer ce que l’on veut, penser ce qu’on pense et le faire savoir, voilà la grande affaire. Polarisation entre communautés irréductibles, fragmentation des revendications, populismes et fake news s’alimentent à ce même primat de l’identité sur la vérité : ne compte que ce qui me renforce dans mes convictions.

    Ce qui, au-delà de routes leurs différences, réunit ces symptômes politiques, c’est précisément cette attitude de brutale affirmation de soi qui refuse route transcendance à soi-même : je veux ou je désire quelque chose parce que je suis ce que je suis, point barre. On retrouve ici le traitement naturaliste du désir dont il était question plus haut, mais à l’égard de soi-même : j’adhère à une info non en fonction de sa vérité présumée, mais parce qu’elle me plaît et flatte ce que je pense, sucre pour mon cerveau.

    Il n’est pas question de former, de réinterpréter, de réévaluer mes aspirations spontanées en fonction de celles d’autrui, ou en regard d’un intérêt ou d’une valeur supérieurs. Chacun considère son désir ou sa volonté comme un fait brut qui cherche sa satisfaction comme la pierre tombe vers le bas. Comme pour les assaillants du Capitole le 6 janvier 2021, le désir doit faire loi.

    J’ai essayé de le montrer, le numérique joue un rôle majeur dans ces évolutions. Car il renforce formidablement cette tendance à l’affirmation de soi, qui est aussi une tendance à la satisfaction de soi. Dans ce monde, on a de moins en moins besoin de confiance, donc de relation constructive à autrui. Dans un monde administré par le numérique, la confiance devient inutile, parce que le système tend toujours davantage à sécuriser la réalisation de nos désirs. Il les prend en charge et les exécute à notre meilleure convenance, éliminant au maximum les risques de déception.

    De ce point de vue, le numérique se présente comme un immense système de satisfaction, où tout le monde, du cueilleur de champignons à l’athlète de pointe en passant par le diabétique et le chercheur en philosophie, trouve son compte. C’est une réussite diabolique, en ce sens qu’elle enferme tout un chacun dans sa bulle de satisfaction (à l’origine, diable veut dire : qui sépare). Le numérique n’est pas une fenêtre sur le monde, mais monde lui-même, paramétré par d’autres ; un monde au sein duquel, je l’ai dit, l’individu ne fait que répondre à une offre numérique.

    Extrapolée à la limite, cette évolution lourde conduit à une forme de fonctionnalisme généralisé: non pas un fonctionnalisme où le système attribue à chacun sa fonction (comme dans la division du travail, où chacun est assigné à une tâche par son n + 1), mais où chacun attend du système qu’il remplisse la fonction qu’il lui attribue. Renversement, au demeurant, typiquement dans la veine de l’individualisme nominaliste : souverain dans sa volonté, l’individu met à son service un système qui l’exécute. Et le système est ainsi fait qu’il en est désormais techniquement capable. Dans ce monde, chacun devient l’administrateur de son propre bien-être, pour sa plus grande satisfaction. L’exécution du désir et de la volonté est automatisée, prise en charge par les algorithmes. Plus besoin de confiance dans ce monde-là ! La confiance y est remplacée par la sécurité. Les relations naturelles de confiance, et leur incertitude constitutive, se trouvent remplacées par des relations techniques, comme on a pu le voir ici à l’exemple du bitcoin.

    Cette évolution marque un vrai tournant anthropologique et sociétal. Elle embarque tout sur son passage, y compris, donc, les valeurs qui sous-tendent la démocratie. Car elle renforce immensément chez l’individu la tendance libidinale à la satisfaction de soi, qui dès lors prévaut sur toute autre considération. Et elle renforce au passage son narcissisme cognitif, qui le pousse à préférer sa vérité à la recherche coopérative de celle-ci. L’individu trouve désormais d’autres communautés de confiance, structurées autour des influenceuses et influenceurs, par exemple, des communautés affectives formées de ceux qui pensent et sentent comme lui. Individuel ou collectif, le cockpit numérique n’en est pas moins un puissant isolant.

    Nous ne sommes malheureusement, en l’état actuel des choses, pas équipés pour faire face à ces évolutions et adopter les réponses qu’elles réclament. Ni moralement, ni politiquement. Car le seul cadre dont sont dotées les démocraties constitutionnelles modernes, c’est la défense des droits et libertés individuels. Or, l’emprise du numérique comme le changement climatique sont des phénomènes globaux qui nécessitent des réponses globales. L’éthique individualiste libérale, de part en part nominaliste comme je l’ai rappelé, n’est simplement pas taillée à la mesure de ces problèmes. Au contraire, elle les aggrave, animée qu’elle est du seul souci de préserver à chacun sa sphère de liberté d’action, incapable en conséquence d’agir sur les effets cumulés des libertés individuelles agrégées.

    En l’occurrence, l’enjeu éthique fondamental de l’emprise numérique n’est pas l’ensemble des risques qu’elle fait courir à nos vies privées ou à la sécurité de nos données. Ce sont là des problèmes certes importants et qu’il faut résoudre, mais le droit allié à la technique s’y emploie déjà ; et bien que difficile, cette tâche n’est pas insurmontable. En revanche, ce que le numérique fait à l’esprit représente un enjeu autrement plus considérable !

    Le fonctionnalisme généralisé, l’automatisation de l’exécution des désirs, le renforcement du narcissisme cognitif, l’isolement mental, et tout cela au nom d’une plus grande satisfaction libidinale : voilà qui menace la vie de l’esprit humain bien davantage que les risques juridiques que fait courir aux individus le commerce de leurs données.

    Or, cette menace ne peut être appréhendée dans le cadre de l’éthique individualiste – celle des droits de l’homme – dont nous disposons actuellement. Elle n’est simplement pas à la hauteur des enjeux anthropologiques et sociétaux qui se dessinent. Ainsi, l’Union européenne par exemple, qui se considère facilement exemplaire dans le domaine de la régulation du numérique, produit à grande vitesse un nombre considérable de textes législatifs, à commencer par le RGPD (Règlement général sur la protection des données, entré en vigueur en 2018), mais qui tous, sans exception aucune, ne font qu’entériner le système existant, en l’obligeant simplement à se conformer aux exigences des droits fondamentaux des individus. Une telle obligation est importante, certes, et on se désolerait si on ne s’évertuait à l’honorer. Elle est de plus difficile à implémenter dans la réalité, en raison des caractéristiques techniques du fonctionnement numérique, chacun le sait ; tenter de le faire est donc en soi une tâche héroïque.

    Il n’empêche que cette approche par ce que j’appelle l’éthique des droits – l’éthique qui se focalise sur les torts faits aux individus – ne peut qu’ignorer les enjeux éthiques fondamentaux qui concernent la vie de l’esprit en général, c’est-à-dire nos rapports au monde, aux idées, à l’imagination. Car la vie de l’esprit pourrait être entièrement prise en charge par des processus automatiques – elle pourrait donc être intégralement automatisée en ce sens -, tout en respectant scrupuleusement les principes fondamentaux de l’éthique des droits. Chacun pourrait se retrouver à gérer son existence dans son cockpit, sans qu’aucune charte éthique ou texte législatif n’y trouve rien à redire. Le respect de l’ éthique des droits est ainsi compatible avec la déshumanisation de la vie de l’esprit.

    La défense des droits individuels ne peut donc être le dernier mot de notre rapport au numérique. Sécuriser les transactions numériques, protéger la vie privée, garantir la liberté d’expression et la non-discrimination, tout important que cela soit, passe à côté des véritables enjeux éthiques du numérique, pour lesquels il n’existe pourtant aucun comité d’éthique. Tous sont en effet prisonniers de l’éthique des droits, qui ruisselle des plus hauts textes normatifs (le préambule des Constitutions, ou la Convention européenne des droits de l’homme) jusqu’aux plus infimes règlements internes d’entreprises.

    L’impuissance de l’éthique des droits et de la pensée libérale en général rend indispensable une refonte de l’organigramme de nos sociétés démocratiques chancelantes. Je ne reviens pas ici sur la nécessité de créer une institution capable d’organiser l’ agir collectif à la hauteur où agissent actuellement les grandes puissances privées du numérique. C’est là une nécessité en quelque sorte conceptuelle, car aucun agir individuel, même agrégé, ne parviendra à contenir, infléchir ou réorienter ces évolutions massives. Politiquement donc, ce qui est requis, c’est une institution transnationale dont l’horizon normatif ne saurait se limiter à la défense des droits et libertés individuels, pour la raison simple que l’ensemble des phénomènes que j’ai décrits pourrait se dérouler dans le respect intégral des principes de l’éthique des droits. Ces phénomènes sont plutôt à comprendre comme l’effet systémique engendré par l’éthique des droits elle-même, qui laisse tout faire pour peu qu’il ne soit pas fait de tort aux individus en particulier. D’où la nécessité d’une institution qui secondarise l’éthique des droits, pour permettre de penser à l’horizon global du type d’humanité et de société (donc de vie de l’ esprit) que nous souhaitons. Seule une telle institution réflexive peut nous sortir de l’impuissance dans laquelle nous enferme la petite éthique des droits.

    Mais une telle institution serait elle-même impossible si elle ne pouvait pas puiser dans les ressources des acteurs eux-mêmes. Cette institution doit apparaître normativement désirable à leurs yeux. Pour qu’une institution ne flotte pas dans le vide éthéré de ses principes abstraits, elle doit pouvoir s’ancrer dans le sens que les acteurs sont capables de conférer à leur propre expérience.

    Ce sont ces ressources de pensée négative dont s’alimente la vie de l’esprit que le système érode jour après jour en s’adressant méthodiquement à ses utilisateurs comme à des êtres libidinaux ; il s’adresse à eux non comme à des êtres rationnels capables de pensée et de jugement, mais comme à des êtres cherchant la satisfaction automatique de leurs désirs et volontés. J’ai évoqué comment cette tendance actuellement à l’œuvre s’inscrivait dans le cadre général d’une substitution de relations techniques aux relations naturelles avec le monde, et ses conséquences de longue portée.

    Mais une tendance n’est qu’une tendance, précisément, et elle laisse encore la place à des expériences qui ne s’y plient pas. Le numérique ne pourra pas remplacer ni même médiatiser toutes les relations au monde ; s’éprouver soi-même et éprouver le monde et la force illuminante des idées reste et restera l’apanage des sujets vivants, sauf à devenir des robots. C’est par conséquent dans des îlots d’expériences quotidiennes non encore colonisées par le numérique – expériences de confiance, de face-à-face, d’amour, de communication authentique, de confrontation réelle, mais aussi expériences du corps vivant, du corps dansant, du corps sentant -, c’est dans ces expériences d’épreuve qualitative de soi et du monde que les acteurs peuvent trouver eux-mêmes les ressources de contre-factualité capables d’alimenter leur pensée négative, pensée critique qui témoigne encore qu’un autre monde est possible. L’épreuve qualitative du monde, qui a été méthodiquement occultée par l’émergence du nominalisme, et qui est aujourd’hui systématiquement écartée par l’ontologie implicite du numérique, recèle, pour peu qu’on y porte une juste attention, l’image vivante d’une relation possiblement non aliénée au monde.

    La philosophie est la seule science qui puisse appréhender l’expérience humaine comme un tout. C’est donc à elle que revient la tâche, aujourd’hui muée, sous la pression des circonstances, en tâche politique, d’exhiber le sens de ces expériences intramondaines riches en ressources face à l’administration numérique du monde. Ces expériences conservent les traces d’un rapport non nominaliste au monde ; traces inapparentes, comme diluées dans l’océan de l’ esprit nominaliste qui nous gouverne, mais que pour cette raison même la philosophie, en particulier dans ses usages critiques, est en charge de préserver et d’exposer comme autant de pépites où se réfugie l’esprit authentiquement humain.

    La sécurité technique ne peut certes pas remplacer toutes les relations naturelles de confiance, sauf à ce que nous devenions des robots – auquel cas nous ne pourrions même plus nous en plaindre. C’est à la philosophie – la seule science qui envisage l’expérience humaine comme un tout – que revient la tâche éminente de montrer qu’un autre monde est possible, un monde où l’esprit humain, plutôt que s’ encapsuler sur lui-même, puisse se confronter à ce qui le dépasse. C’est à la philosophie que revient de montrer que la vérité, la confiance, l’amour, et d’autres expériences semblables, irréductibles à la relation numérique, élèvent l’esprit parce qu’ils le transcendent.

    Mark Hunyadi, philosophe


    L’auteur…

    Mark Hunyadi est philosophe, professeur de philosophie à l’université catholique de Louvain, professeur associé à la chaire Valeurs et politiques des informations personnelles de l’institut Mines/Télécom de Paris.


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    [INFOS QUALITE] statut : validé| mode d’édition : partage, recension, correction et iconographie | sources : editions-eres.com ; librel.be | auteur-contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © lcp.fr.


    Lire encore en Wallonie-Bruxelles…

    OLAFSDOTTIR : Rosa Candida (2015)

    Ce qu’ils en disent…

    [ZULMA.FR] Le jeune Arnljótur va quitter la maison, son frère jumeau autiste, son vieux père octogénaire, et les paysages crépusculaires de laves couvertes de lichens. Sa mère a eu un accident de voiture. Mourante dans le tas de ferraille, elle a trouvé la force de téléphoner aux siens et de donner quelques tranquilles recommandations à son fils qui aura écouté sans s’en rendre compte les dernières paroles d’une mère adorée. Un lien les unissait : le jardin et la serre où elle cultivait une variété rare de Rosa candida à huit pétales. C’est là qu’Arnljótur aura aimé Anna, une amie d’un ami, un petit bout de nuit, et l’aura mise innocemment enceinte. En route pour une ancienne roseraie du continent, avec dans ses bagages deux ou trois boutures de Rosa candida, Arnljótur part sans le savoir à la rencontre d’Anna et de sa petite fille, là-bas, dans un autre éden, oublié du monde et gardé par un moine cinéphile.

    [LEPOINT.FR] Goutte de rosée sur un perce-neige, stalactite fondant au soleil, pain d’épices sous marbré se craquelant, concert de notes cristallines, comment dire les sensations inouïes que procure cette lecture venue du Grand Nord ? “Mon petit Lobbi”, voilà comment son vieux père, veuf inconsolable mais pourtant vaillant, nomme son fils qu’il voit prendre la route un jour, loin de la maison familiale, de la présence, muette et tendre, de son frère jumeau handicapé. Arnljótur s’en va vers un pays des roses que sa mère trop tôt disparue lui a appris à aimer, c’est sa grande passion, avec celle qu’il porte au “corps”, comme il désigne l’amour physique. Le sentiment, lui, n’a pas germé encore, même lors de son étreinte fugace, de nuit, dans la roseraie, avec Anna, qui lui annonce bientôt qu’elle est enceinte. Le si jeune père montre la photo de Flora Sol, sa toute petite, à tous ceux qui croiseront son périple vers le monastère où il est attendu comme jardinier.

    Le long voyage est initiatique, semé d’inattendues rencontres, tendu par la difficulté de se faire comprendre quand on parle une langue que personne ne connaît.

    Et puis, un jour, Anna demande au jeune homme d’accueillir leur enfant. Tout est bouleversé. Mais tout en douceur, avec ce qu’il faut de non-dits pour que l’essentiel affleure et touche au plus profond.

    Tant de délicatesse à chaque page confine au miracle de cette Rosa candida, qu’on effeuille en croyant rêver, mais non. Ce livre existe, Auður Ava Ólafsdóttir l’a écrit et il faut le lire.”

    Valérie Marin La Meslée

    [NOUVELOBS.COM] En route pour une ancienne roseraie du continent, avec dans ses bagages deux ou trois boutures de Rosa candida, Arnljótur part sans le savoir à la rencontre d’Anna et de sa petite fille, là-bas, dans un autre éden, oublié du monde et gardé par un moine cinéphile.

    Un humour baroque et léger irradie tout au long de cette histoire où rien décidément ne se passe comme il faut, ni comme on s’y attend.

    Anne Crignon


    OLAFSDOTTIR Audru Ava, Rosa candida est paru chez Zulma en 2015, dans une traduction de Catherin Eyjolfsson.

    IS > FR

    EAN 9782843047336

    288 pages

    Le roman est disponible en ePub et poche.


    Ce que nous en disons…

    La simplicité du désir que l’on découvre, comme une rose au matin petit, la musique du vent qui se glisse contre la peau, du mélisme sans mélo. Une prose directe, foisonnante de sobriété. Merci Madame Olafsdottir…

    Patrick Thonart


    Bonnes feuilles…

    Comme je vais quitter le pays et qu’il est difficile de dire quand je reviendrai, mon vieux père de soixante-dix-sept ans veut rendre notre dernier repas mémorable. Il va préparer quelque chose à partir des recettes manuscrites de maman – quelque chose qu’elle aurait pu cuisiner en pareille occasion.

    « J’ai pensé, dit-il, à de l’églefin pané à la poêle et ensuite une soupe au cacao avec de la crème fouettée. » Pendant que papa essaie de trouver comment s’y prendre pour la soupe au cacao, je vais chercher mon frère à son foyer dans la vieille Saab qui va sur ses dix-huit ans. Jósef m’attend depuis un moment, planté sur le trottoir et visiblement content de me voir. Il est sapé à bloc parce que c’est ma soirée d’adieu, il porte la chemise que maman lui a achetée en dernier, violette à motifs de papillons.

    Pendant que papa fait revenir l’oignon alors que les morceaux de poisson attendent, tout prêts, sur leur lit de chapelure, je vais dans la serre chercher les boutures de rosier que je vais emporter. Papa m’emboîte le pas, ciseaux à la main, pour couper de la ciboulette destinée à l’églefin et Jósef, silencieux, le suit comme son ombre. Il n’entre plus dans la serre depuis qu’il a vu les débris de verre causés par la tempête de février qui a réduit en miettes beaucoup de vitres. Il reste dehors, près de la congère, et nous suit du regard. Papa et lui portent le même gilet noisette avec des losanges jaunes.

    « Ta mère mettait toujours de la ciboulette avec l’églefin », dit papa, tandis que je lui prends les ciseaux des mains et m’étire pour atteindre dans le coin de la serre la touffe toujours verte dont je lui tends une poignée. C’est moi le seul héritier de la serre de maman, comme papa me le rappelle régulièrement. Ce n’est pas qu’il s’agisse d’une culture de grande envergure comme trois cent cinquante pieds de tomate et cinquante plants de concombre qui se transmettraient de mère en fils ; il ne s’agit en fait que de roses qui poussent toutes seules, sans qu’on ait besoin de s’en occuper spécialement, et peut-être de la dizaine de plants de tomate qui restent. Papa se chargera d’arroser en mon absence.

    « Je n’ai jamais été porté sur les légumes, mon petit Lobbi, c’était le dada de ta mère. Moi, je pourrais tout au plus manger une tomate par semaine. À ton avis, à la récolte, ça va donner combien de fruits par plant ?
    — Tâche de les donner, alors.
    — Je ne peux tout de même pas frapper à tout bout de champ chez les voisins avec mes tomates.
    — Et Bogga ? »

    Je dis cela tout en me doutant bien que la vieille amie de maman doit avoir les mêmes goûts que papa.

    « Tu ne veux tout de même pas que j’aille toutes les semaines rendre visite à Bogga avec trois kilos de tomates. Elle insisterait pour que je reste à dîner. »

    Je pressens aussitôt ce qu’il va dire ensuite.

    « J’aurais voulu inviter la demoiselle et l’enfant, poursuit-il, mais va savoir si tu n’y serais pas opposé.

    — Oui, j’y suis opposé. La demoiselle, comme tu dis, et moi, on n’est pas un couple et on ne l’a jamais été, même si on a un enfant ensemble. Ça a été un accident. »

    J’ai déjà mis les choses au point et papa doit bien se rendre compte que l’enfant est le fruit d’un instant d’imprudence, et que ma relation avec la mère s’est limitée au quart, que dis-je, au cinquième d’une nuit.

    « Ta mère n’aurait pas vu d’objection à les inviter au dernier repas. » Chaque fois que papa a besoin de donner du poids à ses paroles, il tire maman de sa tombe pour l’appeler en renfort.

    Moi, je me sens tout drôle de me trouver sur le lieu même, si j’ose dire, de la procréation, en compagnie de mon vieux père et de mon demeuré de frère jumeau qui est là, juste derrière la vitre. Papa ne croit pas aux coïncidences, du moins pas quand il s’agit des événements primordiaux de l’existence, comme la naissance et la mort ; la vie ne s’allume pas, ni ne s’éteint comme ça, par hasard, dit-il. Il ne peut pas comprendre que la conception puisse résulter d’une rencontre fortuite, que l’occasion de coucher avec une femme puisse se présenter à l’improviste, pas plus qu’il ne peut comprendre que la mort puisse résulter d’une flaque d’eau ou de gravillons dans un virage, quand on peut se référer à autre chose : aux chiffres et aux calculs arithmétiques. Papa pense les choses autrement, le monde tient par des chiffres ; ils sont au cœur même de la création et on peut lire dans les dates une vérité profonde, y voir de la beauté. Ce que moi j’appelle hasard ou occasion, selon le cas, est pour papa un élément d’un système complexe. Trop de coïncidences, ça n’existe pas, une à la rigueur, mais pas trois ; pas de coïncidences en série, dit-il : l’anniversaire de maman, la date de naissance de sa petite-fille et le jour de la mort de maman, tout ça le même jour du calendrier, le sept août. Pour ma part, je ne comprends pas les calculs de papa ; d’après mon expérience, c’est justement quand on se met à escompter quelque chose de précis, que tout autre chose arrive. Je n’ai rien contre la marotte d’un électricien à la retraite à condition que ses calculs n’aient rien à voir avec ma négligence en matière de préservatifs.

    « Tu n’es pas en train de filer à l’anglaise, mon petit Lobbi ?

    — Non, je leur ai dit au revoir hier. » Je n’irai pas plus loin dans son sens et il change alors de conversation.

    « Tu ne sais pas si ta mère avait par hasard une bonne recette de soupe au cacao ? J’ai acheté de la crème à fouetter.

    — Non, mais on pourrait peut-être trouver ensemble comment faire. »


    L’auteur…

    [ZULMA.FR] Auður Ava Ólafsdóttir est née en 1958 à Reykjavik. D’un réalisme sans affèterie, tout son art réside dans le décalage de son personnage, cocasse et tendre. Cette insolite justesse psychologique, étrange comme le jour austral, s’épanouit dans un road movie dont le héros sort plus ingénu que jamais, avec son angelot sur le dos. Rosa candida a été largement salué par la presse et la critique.


    [INFOS QUALITE] statut : validé| mode d’édition : partage, recension, correction et iconographie | sources : zulma.fr ; librel.be | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © zulma.fr.


    Lire encore en Wallonie-Bruxelles…

    JANNE d’OTHEE : Belgique. L’histoire sans fin (2024)

    Ce qu’ils en disent…

    [LE-CARNET-ET-LES-INSTANTS.NET] Au premier regard, compte tenu du format (à peine 90 petites pages) et de l’illustration de l’emballage (des cornets de frites qui alternent avec un motif typiquement magrittien), on pourrait croire à un énième petit manuel de savoir-belgiquer, au mieux une sympathique déambulation livresque qu’on pensera à coincer dans son sac-banane entre deux paquets de spéculoos, le temps de pédaler une après-midi entre Le Zoute et La Panne, s’il nous prenait de faire une pause lecture dans le Zwin.

    Puis, dès la première page, le jugement se trouve réévalué. Bien sûr, on savait depuis le héros brabançon créé par Jean Muno que, chez nous, certaines rues étaient coupées en deux par la frontière linguistique, mais il faut l’avouer, on ignorait l’existence de ce petit village de L’écluse, dont François Janne d’Othée parvient à dédramatiser l’absurdité foncière sans pour autant lui faire perdre tout sérieux. Il fait plus fort encore quand, à la question oratoire « Moules-frites, surréalisme et autodérision, sont-ce là les quelques ingrédients de la Belgitude ? », il ose répondre avec un accent emprunté au Picard (Edmond) : « C’est dans ce flou qu’il faudra débusquer l’âme belge. » Nous voilà bien paf, nous les Dikkenek convaincus de tout connaître d’un territoire si petit qu’il n’y a sans doute pas grand-chose à en savoir, et maintenant persuadés que ce mince volume nous ménage plus d’une surprise, oufti !, et d’une révélation, allez dit !

    François Janne d’Othée, journaliste international, nous fait déambuler dans les moindres recoins de son pays natal et nous les éclaire tantôt à la lampe de mineur, tantôt au lampion de bal du 21 juillet. Enjambant les évidences, bondissant sur les stéréotypes, circulant en équilibriste sur les lignes de crêtes de nos divisions internes, le piéton prend aussi volontiers le train, fleuron national depuis 1835, ou se perd au fil des canaux flamands pour tracer une géographie de cœur comme de raison. Les anecdotes s’enchaînent, les noms foisonnent – d’esprits en quête d’innovation, d’athlètes, de mécènes, d’artistes – pourtant ce cramignon ne donne pas le tournis. Au contraire, embrassant beaucoup il étreint bien grâce à son style souple, et permet de mesurer, en quelques pages, notre ampleur et notre amplitude.

    Chauvinisme cocoriquant ? Plutôt salubre piqûre de rappel sur nos complexes et nos complexités, sur les défauts de nos qualités et l’inverse. C’est ce que semblent d’ailleurs confirmer le président du Crisp Vincent de Coorebyter, l’historienne Els Witte et le comédien Sam Touzani. Trois regards nuancés, trois sensibilités invitées à dialoguer avec l’auteur en fin de volume. Au terme d’une fine analyse de la situation politique contemporaine, le premier déplore la difficulté croissante à honorer notre longue réputation d’experts en compromis ; la seconde revient aux racines de l’orangisme pour retracer deux siècles de rapports Nord-Sud et d’évolution politique louvoyante, de l’unitarisme au fédéralisme ; le dernier conclut sur un éloge de l’hybridité et brandit la fierté d’être à part entière un pur zinneke, ce qui est encore un oxymore conforme à notre identité profonde.

    Un petit ouvrage à mettre en toutes les mains. Et d’abord celles des habitants d’Outre-Quiévrain.

    Frédéric Saenen


    JANNE D’OTHEE François, Belgique : L’histoire sans fin est paru chez Nevicata / L’âme Des Peuples en 2024.

    FR

    EAN 9782875231635

    96 pages

    Disponible en ePub et poche.


    Bonnes feuilles…

    « Sur les traces de Simenon

    Dans ce pays devenu État fédéral en 1993, rien de plus sensible que la notion de territoire. Repartons de L’Écluse et poursuivons vers l’est du pays en rejoignant la soporifique autoroute E40 qui relie Bruxelles à Liège sur une centaine de kilomètres. Elle joue à saute-mouton avec la frontière linguistique : des tronçons sont en Wallonie, d’autres en Flandre, et les panneaux indicateurs des villes sont libellés en français ou en néerlandais, jamais dans les deux langues. L’automobiliste doit donc jongler avec les deux appellations : Beauvechain / Bevekom, Jodoigne / Geldenaken, Tirlemont / Tienen, avant d’arriver à Liège. Si entre-temps on sort de l’autoroute, comment savoir si on est en Flandre ? À la couleur des feux de signalisation. Avant, ils étaient en rouge et blanc sur tout le territoire belge, jusqu’au jour où un ministre flamand a décidé, dans la partie nord, de les repeindre en jaune et noir, couleurs du drapeau flamand.

    Située en bord de Meuse, Liège est surnommée la Cité Ardente, et pas seulement pour son glorieux passé sidérurgique. Son tempérament est du genre frondeur, railleur, irrévérencieux… un héritage de cette longue période de 800 ans où elle fut capitale d’une principauté et dut se battre pour préserver son indépendance et ses libertés. Ici, c’est la chaleur de l’accueil qui prévaut : on se tutoie pour un rien.

    A l’image du héros local Tchantchès, on ne prend pas l’autre de haut, même au sommet de la montagne de Bueren, un impressionnant escalier de 374 marches. La réputation festive du Carré, en plein centre, n’est plus à faire. Une quarantaine de cafés, restaurants, snacks (et un cinéma) sur une dizaine de rues piétonnisées, et c’est la grosse ambiance de jour et de nuit, toute l’année, avec les étudiants de l’université en acteurs principaux.

    C’est justement en fréquentant un cercle d’étudiants, dont l’un se donnera la mort au portail de l’église Saint-Pholien, que Georges Simenon, né à Liège en 1903, en est venu à écrire Le Pendu de Saint-Pholien, une des innombrables enquêtes de son commissaire Maigret. À deux pas, une librairie d’occasion, qui porte le nom du célèbre héros, a été fondée en 1984 avec l’autorisation du maître. Cet écrivain francophone parmi les plus lus au monde est devenu un argument touristique : on peut suivre sa trace tout au long d’un parcours qui passe du magasin où il a acheté sa première pipe à ses domiciles successifs, jusqu’au commissariat qui lui fournissait la matière pour la Gazette de Liège où il a tâté du journalisme. En 1922, Simenon met le cap sur Paris. « J’ai passé ma vie à partir, faute d’une ancre probablement, car je ne suis d’aucun pays« , écrira-t-il. Une phrase très … belge.

    La province de Liège est contiguë à la Flandre et aux Pays-Bas, avec la Meuse comme trait d’union. Depuis sa rive droite, une vingtaine de kilomètres au nord, on accède aux Fourons, Voeren en néerlandais. Depuis la fixation de la frontière linguistique, en 1962, cet ensemble de villages verdoyants totalisant 4 000 habitants se situe dans la province flamande du Limbourg. À la fureur des francophones majoritaires, qui ont vainement réclamé le retour dans la province voisine de Liège. Ce porc-épic fouronnais, comme on l’a surnommé, a fait chuter plus d’un gouvernement, mais la question est aujourd’hui réglée : les Fourons restent en Flandre.

    Difficile d’imaginer que ces prés bucoliques qui s’étendent face à nous ont pris des allures de Belfast dans les années 1980. Le 9 mars de cette année-là, 2 000 ‘promeneurs’ flamands, la plupart affiliés à des mouvements extrémistes voire paramilitaires, déboulent sur la commune pour en découdre avec les francophones. Casqués et armés de bâtons, ils se retrouvent face à 500 membres de l’Action fouronnaise, dirigée par José Happart, un agriculteur aussi tenace que fort en gueule (et qui deviendra ministre quelques années plus tard). Les gendarmes à cheval chargent les manifestants à travers champs. Un francophone tire à la carabine depuis sa fenêtre, faisant deux blessés, et il s’en faut de peu que sa maison ne soit incendiée… »


    L’auteur.e…

    Journaliste spécialisé dans l’actualité internationale, notamment pour Le Vif L’Express, François Janne d’Othée a toujours gardé Bruxelles comme port d’attache. Il en connaît autant ses angles attachants que ses recoins moins glamour, et souvent romanesques.

    François Janne d’Othée est né en 1959 à Anvers, en Belgique. Il est journaliste indépendant, spécialiste de l’actualité belge et internationale, et grand reporter. Il a antérieurement travaillé comme professeur de lettres au Maroc, comme attaché de presse à l’ONU à New York ainsi que pour des institutions européennes à Bruxelles. Il a également coordonné un réseau européen d’ONG actives en Afrique centrale. Il est diplômé en philologie romane et réside à Bruxelles. [Source : Editions Nevicata]


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    ONFRAY : Traité d’athéologie (2005)

    Ce qu’ils en disent…

    [LIBREL.BE] En philosophie, il y eut jadis une époque « Mort de Dieu. » La nôtre, ajoute Michel Onfray, serait plutôt celle de son retour. D’où l’urgence, selon lui, d’un athéisme argumenté, construit, solide et militant.


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    ONFRAY Michel, Traité d’athéologie est paru chez Livre de poche en 2006.

    FR

    EAN 9782253115571

    320 pages

    Disponible en grand format, ePub et poche.

     


    Bonnes feuilles…

    Les trois monothéismes, animés par une même pulsion de mort généalogique, partagent une série de mépris identiques : haine de la raison et de l’intelligence ; haine de la liberté ; haine de tous les livres au nom d’un seul ; haine de la vie ; haine de la sexualité, des femmes et du plaisir ; haine du féminin ; haine des corps, des désirs, des pulsions. En lieu et place et de tout cela, judaïsme, christianisme et islam défendent : la foi et la croyance, l’obéissance et la soumission, le goût de la mort et la passion de l’au-delà, l’ange asexué et la chasteté, la virginité et la fidélité monogamique, l’épouse et la mère, l’âme et l’esprit. Autant dire la vie crucifiée et le néant célébré…


    L’auteur…

    [UNIVERSALIS.FR] Essayiste prolixe, ‘phénomène éditorial’, personnage médiatique bien qu’éloigné des cercles de l’intelligentsia parisienne, Michel Onfray a placé la pensée hédoniste au cœur de sa réflexion sur la philosophie. La publication de son Traité d’athéologie (2005) a suscité de vives réactions, à la fois de la part de ceux qui l’accompagnent dans son constat d’un univers trop préoccupé de Dieu et pas suffisamment des hommes, comme de ses détracteurs qui relèvent les approximations de son essai. En 2002, il a créé l’université libre et populaire de Caen, puis, en 2006, l’université populaire du goût, dont l’objet est d’apprendre à philosopher et non de se contenter d’engranger un savoir philosophique.

    Né le 1er janvier 1959 à Argentan (Orne), Michel Onfray effectue sa scolarité dans un orphelinat agricole religieux, puis il entre à l’université de Caen. Il y entreprend un doctorat de philosophie sous la direction de Lucien Jerphagnon et enseigne à partir de 1983 dans un lycée technique. Déçu par l’Éducation nationale, il démissionne en 2002 pour créer l’université populaire de Caen dont il publie en 2004 le manifeste, La Communauté philosophique, suivi en 2006 d’Une machine à porter la voix. Ce « contrat » engage le lecteur à vivre dans les « Jardins » d’Épicure plutôt que dans la « République » de Platon : « Dans la République, l’individu existe par la collectivité ; dans le Jardin, la communauté n’existe que par et pour l’individu. » Dans ce même ouvrage, il stigmatise les « nouveaux philosophes » qui « ont liquidé toute possibilité d’une gauche digne de ce nom« .

    Comme on le voit dans les conférences données à l’université populaire de Caen et qui sont rassemblées à partir de 2006 sous le titre de Contre-histoire de la philosophie, Michel Onfray préfère, aux systèmes, les individualités (Nietzsche, les Cyniques, les penseurs libertins), les existences avec leurs forces et leurs intensités, leurs énergies. « J’aime la philosophie incarnée, vivante, de chair et d’os, engagée dans le réel, susceptible de produire des effets immédiats, de modifier la vie quotidienne… » L’enseignement de la philosophie tient pour lui dans ces anecdotes où Gilles Deleuze voyait le point singulier où se matérialise l’unité de la vie et de la pensée : « la preuve du philosophe, c’est sa vie philosophique« . Ainsi, la pensée de Michel Onfray entretient-elle un certain rapport aux philosophes, saisis dans leur vie, et la vie de leur corps, de leurs manières de sentir (Le Ventre des philosophes, 1989 ; La Raison gourmande, 1995), de voir (L’Œil nomade, 1993 ; Métaphysique des ruines, 1995 ; Archéologie du présent, 2003) et de penser (La Sculpture de soi, prix Médicis de l’essai en 1993 ; Politique du rebelle, 1997). En 2010, son essai sur Freud, Le Crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne provoque une violente polémique.

    Un autre de ses champs d’investigation porte sur ce qu’il nomme, empruntant faute de mieux le terme à Georges Bataille, l’athéologie, car « l’athéisme relève d’une création verbale des déicoles« . Michel Onfray y jette les bases philosophiques de la critique du monothéisme. Il étudie les problématiques historiques de l’élaboration du christianisme et les liens que les trois religions monothéistes ont tissés avec le pouvoir. Il en dégage plusieurs remarques qui heurtent sa sensibilité hédoniste et fonde sa position quant aux religions : « la religion procède de la pulsion de mort« , elle hait le corps, la sexualité, la vie, la science, la liberté de pensée, la démocratie. Mais, plus encore que les extrémismes aisément identifiables, le véritable obstacle à l’athéisme tient aux traces de religieux qui subsistent dans notre société laïque…


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    PENA-RUIZ : Grandes légendes de la pensée (2015)

    Ce qu’ils en disent…

    [LIBREL.BE] Le nez de Cléopâtre qui a changé le monde, le feu de Prométhée, la chute d’Icare… Ces mythes et histoires sont à l’origine même de notre civilisation. Peut-on mieux définir l’amour-passion qu’en évoquant Tristan et Yseut ? ou l’aveuglement par l’histoire si connue d’oedipe ? Henri Pena-Ruiz nous invite, comme dans une conversation entre amis, à réfléchir sur les conquêtes de la culture et de la technologie, le bonheur illusoire ou la paralysie de l’indifférence.

    Il n’est pas si difficile de penser la vie et le monde. Ni les grandes questions qui nous tourmentent. Venus du fond des âges, des images et des récits nous y aident. L’amour passion de Tristan et Yseut, l’envol de l’homme-oiseau Icare, le déluge qui submerge l’ancien monde, l’aveuglement d’Oedipe qui réalise son destin en voulant le fuir, l’hésitation de César avant de franchir le Rubicon, le nez de Cléopâtre, maîtresse de l’empereur de Rome… L’idée de réunir ce patrimoine d’images et de récits qui parlent à l’imagination et guident la pensée avait inspiré un premier livre, le Roman du monde. Le succès de cet ouvrage a conduit à la série d’émissions de radio proposée par France-Culture durant l’été 2005, Grandes Légendes de la pensée. Le genre retenu pour ces émissions devait conduire à son tour à un nouveau livre, plus restreint dans le choix des légendes, et surtout marqué par le souci de les évoquer très librement, comme on le fait dans une conversation entre amis. Voici donc un livre d’initiation, aussi simple et ludique que possible, que l’on pourra lire à sauts et à gambades, comme le disait Montaigne. Il s’agit de raconter la pensée, et de donner en peu de pages des repères essentiels, tirés des grands moments de la culture, pour aider à la réflexion sur les choses de la vie.


    PENA-RUIZ Henri, Grandes légendes de la pensée est paru chez J’AI LU en 2015. Il est aujourd’hui épuisé

    FR

    EAN 9782290020029

    187 pages

    Disponible en poche


    Bonnes feuilles…

    La vie parfois vacille et doute d’elle-même. Commencer, recommencer, sans cesse. Le constat de l’éternel recommencement des choses, semblable au cycle des saisons, la vie succédant à la mort et la mort à la vie, la croissance au déclin et le déclin à la croissance, produit une sorte d’angoisse. Le quotidien qui se livre sous le signe du recommencement mérite-t-il d’être vécu ? Peut-on croire au sens de ce que l’on fait, lorsqu’il faut toujours reprendre, toujours recommencer ?

    Le rocher que Sisyphe était condamné à porter dévalait la pente que Sisyphe avait gravie, chaque fois qu’il atteignait le haut de la colline. Ce rocher de Sisyphe est devenu le symbole d’une tâche absurde à accomplir, puisque sitôt accomplie, elle doit être recommencée. À certains égards, n’est-ce pas tout le déroulement de la vie quotidienne qui peut être placé sous le signe du rocher de Sisyphe ? On se lève le matin, on se prépare, on va travailler, on revient, on recommence le lendemain. Ainsi disait-on naguère des ouvriers qui allaient à l’usine : « Métro, boulot, dodo », « Métro, boulot, dodo », et ce recommencement semblait dessaisir la vie de toute signification.

    Mais la conscience humaine interroge : pourquoi ? Camus raconte qu’à un moment ou à un autre de cet enchaînement machinal quotidien, la question du pourquoi s’élève. Il faut poser la question du pourquoi, il faut réfléchir sur cette apparence d’éternel recommencement, sur cette apparence d’absurdité qui pourrait bien, si l’on n’y prend pas garde, dessaisir la vie elle-même de toute signification. La méditation sur la tâche de Sisyphe reprend cette interrogation. Albert Camus, dans le Mythe de Sisyphe, raconte :

    À cet instant subtil où l’homme se retourne sur sa vie, Sisyphe revenant vers son rocher, contemple cette suite d’actions sans lien qui devient son destin. Créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par sa mort. Ainsi, persuadé de l’origine tout humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui désire voir et qui sait que la nuit n’a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore. Je laisse Sisyphe au bas de la montagne. On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit à lui seul forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.

    Sisyphos, en grec, c’est « le très sage ». Le héros de Camus était légendairement connu pour son intelligence, mais aussi pour la démesure, en grec hubris, par laquelle il voulait, en quelque sorte, s’égaler aux dieux. Sisyphe, l’être qui voulait non pas nier la divinité, mais s’en passer, voire s’égaler à elle. D’où le châtiment qui lui rappelle à la fois sa force et sa faiblesse, et va l’obliger à l’effort sans cesse répété des êtres mortels. La force, c’est celle de Sisyphe capable de rouler son rocher jusqu’en haut de la colline, la faiblesse, c’est la vanité d’un tel travail, dès lors qu’au dernier moment le rocher dévale de toute sa force jusqu’au bas de la colline, avec obligation pour Sisyphe de tout recommencer. Il faut porter le fardeau quotidien, quoi qu’il en coûte.

    Dans le onzième chant de L’Odyssée, Homère décrit l’effort de Sisyphe et son inexorable recommencement.

    Ses deux bras soutenaient la pierre gigantesque et des pieds et des mains, vers le sommet du tertre, il la voulait pousser. Mais à peine allait-il en atteindre la crête qu’une force soudain la faisant retomber, elle roulait au bas, la pierre sans vergogne. Mais lui, muscles tendus, la poussait derechef, tout son corps ruisselait de sueur et son front se nimbait de poussière.

    On reconnaît là le châtiment de la tâche sans cesse recommencée, comme celle des Danaïdes, ces nymphes des sources que la légende représente aux enfers, versant indéfiniment de l’eau dans des tonneaux sans fond. Pourquoi ? La question du sens des actions s’étend très vite à celle du sens de la vie. Dans le ciel dont les dieux se sont absentés, nul signe désormais n’est adressé aux mortels, qui sont seuls devant leur tâche. Il leur faut conduire leur vie, la reconduire, de jour en jour, et l’effort pour le faire suffit à leur condition. L’homme va s’inventer les moyens de persévérer dans son être. Depuis Prométhée, il est capable de produire son existence. Sisyphe, un instant, s’arrête. Au moins intérieurement. Et alors va s’esquisser la sagesse  toute simple d’une interrogation première. Quelle vie voulons-nous vivre et quel bien mérite d’être recherché pour lui-même ? Question essentielle qui appelle une réflexion pour aller vers la sagesse. La tâche de la vie se redéfinit. Non, le recommencement qui appartient à la vie des hommes mortels ne peut pas disqualifier cette vie. Et Sisyphe lève les yeux vers le ciel. Ce ciel est désert. Soit. Mais lui, Sisyphe, trouvera dans la tâche quotidienne qui est la sienne les ressources même pour vivre heureux.

    Sisyphe ne peut se réconcilier avec la vie qu’en prenant la mesure de ce monde où il va inscrire sa destinée. Sa force renaîtra toujours s’il décide, une fois pour toute, de vivre sa vie d’homme, de se passer de ces dieux qui sont tour à tour protecteurs et menaçants. La peur n’est plus de mise, ni la lassitude. Les rythmes quotidiens ne sont pas l’essentiel. Ils rendent la vie possible, tout simplement, sans préjuger de la direction qui l’accomplira. À l’homme de construire son monde et de dessiner les contours de son bonheur, de façon tout à fait inédite. Sisyphe ne peut pas reprendre à son compte la fameuse phrase de Dostoïevski : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis. » Pour Sisyphe, l’humanité maîtresse d’elle-même porte seule son fardeau, mais elle est ainsi habilitée à définir seule les valeurs qui lui permettront de vivre le mieux possible.

    De cette façon, un nouveau bonheur va prendre forme sur le fond de l’absurdité initiale. Celle-ci est dépassée, transcendée. L’homme se dresse et il va assumer son humaine condition. Un humanisme se dessine qui est celui d’une patience. Patientia, en latin, c’est tout à la fois la souffrance et la capacité à endurer. Vertu stoïcienne par excellence. Sisyphe s’était révolté contre les dieux qui, pour le punir, lui avaient assigné cette tâche absurde : monter et descendre, monter et descendre !

    Sénèque, dans la treizième lettre à Lucilius, évoque la leçon d’espérance de l’homme qui compte désormais sur lui-même.

    Tu as une grande force d’âme, je le sais, car avant même de te munir des préceptes salutaires qui  triomphent des moments difficiles, tu te montrais, face à la fortune, suffisamment décidé. Tu l’es devenu beaucoup plus après avoir été aux prises avec elle et avoir éprouvé tes forces.

    Éprouver ses forces, c’est effectivement ce que vient de faire Sisyphe. Alors, avant de le reprendre, en sueur mais intérieurement rasséréné, il va contempler son rocher et se dire que la montée de la colline suffit à remplir un cœur d’homme.

    Deux paroles de méditation en complément. La première porte sur la double signification du terme absurde devenu un substantif dans la philosophie de l’absurde. La deuxième évoque la disqualification du monde terrestre du point de vue de la religion chrétienne, à partir du texte biblique de l’Ecclésiaste.

    Qu’est-ce que l’absurde ? L’adjectif, rapidement transformé en un nom, en un substantif, désigne soit ce qui n’a aucun sens, aucune raison, soit ce qui n’a aucune finalité. Ainsi, par exemple, si un homme s’attache à construire une œuvre, et que cette œuvre est soudainement détruite, il aura le sentiment d’une absurdité, puisque son activité aura été dessaisie de tout intérêt. Cela peut être aussi l’idée, par extension, que ce qui est destiné à mourir, à périr, n’a finalement pas de véritable finalité. Sens que l’on retrouve dans la disqualification religieuse de l’existence humaine, qui est l’existence condamnée à la vanité, c’est-à-dire condamnée à l’inutilité, à l’absence même de signification, puisque toute chose, sous le ciel, est destinée à périr. Dans le sens habituel, donc, absurde signifie contraire à la raison et au sens commun : est absurde ce qui est déraisonnable, insensé, voire extravagant. Dans le sens philosophique, par extension, est absurde ce qui ne peut être justifié par aucune finalité, par aucune raison d’être. Et une méditation sur la vie humaine en tant qu’elle se termine par la mort peut déboucher sur le sentiment de l’absurdité. De la même façon, est absurde toute activité qui ne débouche pas, qui est en quelque sorte invalidée par la destruction de ce qu’elle a permis de faire.

    C’est dans le cadre de la religion chrétienne que l’idée de l’absurdité de tout ce qui est destiné à mourir, donc de l’existence terrestre, est soulignée. La théologie, qui vise à montrer que l’essentiel se trouve dans la croyance en un dieu et un au-delà, aboutit à la disqualification de tout ce qui existe sur terre. Un grand texte de la Bible a souligné l’absurdité qui tient au recommencement, à l’éternel recommencement des choses. C’est un extrait de l’Ecclésiaste que l’on peut citer ici pour montrer comment une conception de l’absurde peut s’enraciner dans la disqualification religieuse de l’existence terrestre. Paroles de l’Ecclésiaste, fils de David :

    Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité. Quel avantage revient-il à l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ? Une génération s’en va, une autre vient, et la terre subsiste toujours. Le soleil se lève, le soleil se couche ; il soupire après le lieu d’où il se lève de nouveau. Le vent se dirige vers le midi, tourne vers le nord ; puis il tourne encore, et reprend les mêmes circuits. Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est point remplie ; ils continuent à aller vers le lieu où ils se dirigent. Toutes choses sont en travail au-delà de ce qu’on peut dire ; l’œil ne se rassasie pas de voir, et l’oreille ne se lasse pas d’entendre. Ce qui a été, c’est ce qui sera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera, il n’y a rien de nouveau sous le soleil. S’il est une chose dont on dise : « Vois ceci, c’est nouveau! » cette chose existait déjà dans les siècles qui nous ont précédés.

    Et, de ce constat de l’éternel recommencement des choses – « rien de nouveau sous le soleil » dit le proverbe -, l’Ecclésiaste tire la conclusion d’une sorte de vanité de l’existence terrestre.

    J’ai vu tout ce qui se fait sous le soleil ; et voici, tout est vanité et poursuite du vent. Ce qui est courbé ne peut se redresser, et ce qui manque ne peut être
    compté. J’ai dit en mon cœur : Voici, j’ai grandi et surpassé en sagesse tous ceux qui ont dominé avant moi sur Jérusalem, et mon cœur a vu beaucoup de sagesse et de science. J’ai appliqué mon cœur à connaître la sagesse, et à connaître la sottise et la folie; j’ai compris que cela aussi c’est la poursuite du vent.

    On voit que cette insistance sur la vanité des choses, sur l’absurdité des choses qui naissent et meurent, débouche, dans le texte de l’Ecclésiaste, sur un noir optimisme, puisque c’est l’idée même d’une sagesse humaine qui s’en trouve disqualifiée. A l’ opposé, il faudra qu’un être humain qui meurt, qui recommence, prenne la mesure de son pouvoir. La signification positive du personnage emblématique de Sisyphe sera ainsi soulignée. On pense aussi à ce que Nietzsche écrira en évoquant le thème de l’éternel retour. Certes, pour le philosophe, il y a un éternel retour, mais ce n’est pas cela qui dessaisit l’existence humaine de toute signification.

    Henri Peña-Ruiz, Grandes légendes de la pensée (extrait, 2015)


    L’auteur…

    [ATHEISME.FREE.FR] Henri PENA-RUIZ est né en 1947. Il est maître de conférence à l’Institut d’études politiques de Paris et professeur agrégé de philosophie en Khâgne (classe supérieure classique) au lycée Fénelon. Philosophe et écrivain défendant les valeurs de solidarité, il est devenu un spécialiste des questions de laïcité qu’il pose comme fondement de l’universalité. C’est à ce titre qu’il a été en 2003, l’un des vingt sages de la commission sur la laïcité présidée par Bernard Stasi.

    Henri Pena-Ruiz classe la croyance au rang des « options spirituelles », au même titre que l’agnosticisme et l’athéisme. Il s’oppose à l’instrumentalisation de la religion, celle qui mène à la Saint-Barthélemy, et veut donner à la laïcité toute sa dimension universaliste. Dans Dieu et Marianne, il développe une philosophie de la laïcité. Marianne n’étant ni athée ni croyante, c’est la République qui offre le plus de liberté aux croyances religieuses. Mais il ne faut surtout pas concéder aux religions le droit de contribuer aux décisions d’ordre politique.

    Il dénonce la laïcité « ouverte » ou « plurielle » comme étant une contestation dissimulée des principes de la laïcité, qui, par définition, est ouverte. Quant au repli communautaire, il est stigmatisé par la discrimination dont sont victimes les populations d’origine maghrébine. Pour lui, la justice sociale et les « dispositifs juridiques » (lois) sont des moyens complémentaires de défendre la laïcité.

    Dans Le roman du Monde, il montre, à travers les légendes et les mythes fondateurs de la philosophie, quelles sont les grandes questions qui interpellent encore l’homme du XXIe siècle (angoisse face à la mort, désir de progrès techniques…).

    Quelques ouvrages : Les Préaux de la République (1991), La Laïcité (1998), L’Ecole (1999), Dieu et Marianne, Philosophie de la laïcité (1999), La laïcité pour l’égalité (2001), Le roman du Monde (2001), Un poète en politique, les combats de Victor Hugo (2002), Qu’est-ce que la laïcité ? (2003), Leçons sur le bonheur (2004), Histoire de la laïcité, Genèse d’un idéal (2005), Dictionnaire amoureux de la laïcité (2014).


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    [INFOS QUALITE] statut : validé| mode d’édition : partage, recension, correction et iconographie | sources : librel.be | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © sudouest.fr.


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