HARRIS : Le piège du bonheur (The Happiness Trap, 2009)

Ce qu’ils en disent…

[LISEZ.COM] Êtes-vous, comme des millions de personnes, tombé dans le piège du bonheur ? Selon l’auteur, notre volonté d’être heureux à tout prix contribue à intensifier anxiété et dépression. Nous ne faisons alors que fuir nos problèmes au lieu de les apaiser et de les transformer. Grâce à cet ouvrage et à la thérapie ACT (Acceptance and Commitment Therapy), une psychothérapie révolutionnaire basée sur les plus récentes recherches en psychologie du comportement, composez avec vos émotions douloureuses, surmontez le doute et l’insécurité, construisez-vous une vie riche et pleine de sens ! Le Dr Harris nous invite à cesser de lutter contre les pensées négatives : il s’agit d’accepter le malheur… pour mieux ouvrir la porte au bonheur !

[d’après YANNICK-LAMBERT.FR] L’ouvrage Le Piège du Bonheur de Russ Harris, basé sur les travaux de Steven C. Hayes, propose une alternative radicale à la quête incessante du bonheur. Il s’appuie sur la Thérapie d’Acceptation et d’Engagement (ACT) pour démontrer que nos tentatives pour éliminer la souffrance sont souvent ce qui nous rend malheureux.

Le Concept Central : Le Piège du Bonheur. L’auteur soutient que la culture occidentale est construite sur des mythes erronés concernant le bonheur, notamment l’idée qu’il s’agit d’un état naturel et permanent, et que toute émotion négative est un signe de dysfonctionnement. Cette croyance nous pousse dans un cercle vicieux : plus nous luttons contre nos pensées et émotions désagréables, plus elles prennent de l’ampleur et plus nous nous sentons défaillants. C’est ce qu’il nomme le piège du bonheurLe livre explique que notre cerveau n’a pas évolué pour être heureux, mais pour survivre. Il est programmé pour anticiper le danger, évaluer, comparer et critiquer. Tenter de supprimer ce processus par la pensée positive est souvent une bataille perdue d’avance qui consomme notre énergie et nous éloigne de ce qui compte vraiment.

La Solution : La Thérapie d’Acceptation et d’Engagement (ACT). Plutôt que de chercher à contrôler notre monde intérieur, l’ACT nous invite à changer radicalement notre relation avec nos pensées et nos émotions. L’objectif n’est pas de se sentir bien en permanence, mais de construire une vie riche et pleine de sens, même en présence de la douleur. Pour ce faire, l’ACT repose sur six piliers fondamentaux :

      1. Défusion Cognitive : Apprendre à prendre du recul par rapport à ses pensées, à les voir comme de simples histoires que raconte notre esprit, plutôt que comme des vérités absolues ou des ordres à suivre.
      2. Expansion (Acceptation) : Faire de la place aux émotions et sensations désagréables sans les combattre. Il s’agit de les laisser être présentes et de les ressentir pleinement, ce qui diminue paradoxalement leur impact.
      3. Connexion au Moment Présent : S’ancrer dans l’ici et maintenant avec une curiosité ouverte. La pleine conscience (mindfulness) est l’outil central de ce processus, permettant de sortir du pilote automatique et de s’engager pleinement dans sa vie.
      4. Le Soi Observateur : Accéder à une partie de notre conscience qui observe nos expériences (pensées, émotions, souvenirs) sans s’y identifier. C’est un point de vue stable à partir duquel on peut constater que nous ne sommes pas nos pensées.
      5. Les Valeurs : Clarifier ce qui est profondément important pour soi. Les valeurs ne sont pas des objectifs à atteindre, mais des directions qui guident nos actions et donnent un sens à notre existence (ex. être bienveillant, créatif, courageux).
      6. L’Action Engagée : Poser des actes concrets, jour après jour, qui sont guidés par nos valeurs. C’est par l’action que l’on construit une vie qui en vaut la peine, même face aux obstacles internes et externes.

Le message principal du Piège du Bonheur est libérateur : il n’est pas nécessaire d’attendre que la souffrance disparaisse pour commencer à vivre. En cessant la lutte contre notre propre expérience et en nous engageant dans des actions qui comptent pour nous, nous pouvons nous échapper du piège et cultiver une vie pleine de vitalité, de sens et d’épanouissement authentique…


HARRIS Russ, Le piège du bonheur est paru chez Pocket > Pocket Evolution en 2017 (rééd.), dans une traduction de Louise Chrétien.

UK > FR

EAN 9782266269230

384 pages

Disponible en poche.


Ce que nous en disons…

Encore du développement personnel, me direz-vous. Oui, vous répondrai-je, mais avec un truc en pluche (comme disait Zizi Jeanmaire quand elle oubliait son dentier). L’approche ACT est pleine de fraîcheur, en ceci qu’elle vise à s’entraîner à ne pas prendre chacune de nos pensées pour argent comptant. A écouter Harris, le principe est de s’asseoir paisiblement devant le paysage de notre existence sans commencer à ouvrir son parapluie parce qu’il y a des nuages à l’horizon : un parapluie, ça ne sert que quand il pleut ! Ma métaphore n’est pas terrible mais elle peut aider à saisir le propos de Harris : toutes nos pensées ne sont pas utiles à notre survie et il nous revient de les objectiver afin de ne consacrer de l’énergie qu’à celles qui le sont. Raison garder, donc…

Il y a par contre un point dont j’aimerais discuter avec Harris, un soir d’Angleterre, au fond d’un pub. Si j’ai bien compris, la thérapie ACT qu’il préconise et illustre avec force exemples (ce qui rend le livre très lisible) vise à libérer la pensée pour laisser la place à l’expérience directe. Son calcul est simple : ne vous occupez pas de vos pensées inutiles, cela vous permettra de vivre l’expérience directe de manière satisfaisante, c’est à dire en fonction de vos valeurs authentiques. Et de citer : la famille, la lutte contre le réchauffement climatique, la justice sociale… Or – et c’est une conviction personnelle – ces valeurs me semblent appartenir à des discours très extérieurs au sujet pensant. J’aurais plutôt conclu que la satisfaction de vivre l’expérience directe naissait de la pertinence de nos actions dans la situation donnée (je suis à ma place, en sécurité, parce que je fais ce qu’il faut faire maintenant). Quelque chose comme le ‘vivre à propos‘ de Montaigne.

Certes, l’ouvrage est destiné à ceux qui en ont besoin et je comprendrais qu’il agace les professionnels comme les amateurs éclairés : beaucoup de notions sont simplement effleurées ; on ne trouve nulle part de définition du « je » qui est censé faire le tri entre pensées opérationnelles et pensées contre-productives ; l’esprit, la conscience, le Soi, la raison et toutes ces sortes de choses surnagent dans le bouillon ; la forme même du livre invite aux exercices quotidiens – tant mieux pour la famille-tout-le-monde – mais éclaire peu sur le fond. De là à penser que le Dr Harris pousse indirectement à suivre son module ACT en huit semaines (disponible en anglais sur son site), il n’y a qu’un pas.

Soit, faire la part des choses dans ses pensées (« Je ne suis pas tout ce que je pense« ) invite par contre à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain : la méthode donne à réfléchir et est réputée efficace, ailleurs que sur les réseaux sociaux. Si on creuse bien, elle préconise un mode de pensée qu’il s’apparente au travail de raison et, parallèlement, les exercices proposés visent clairement à restaurer ce que, souvent, nous négligeons dans nos délibérations : l’expérience directe. Qui plus est la terminologie propre à la méthode ACT est bien expliquée et les entraînements permettront à plus d’un de libérer sa pensée des aveuglements affectifs. En termes de développement personnel, on parlera pas d’une publication de haut vol mais, de temps en temps, une bonne potée, ça fait du bien !

Patrick Thonart


Bonnes feuilles…

Comment notre esprit exacerbe notre inconfort émotionnel

Les jugements constituent pour notre esprit une des façons courantes d’exacerber notre inconfort émotion-nel, mais il y en a de nombreuses autres. Vous trouverez ci-après une liste de questions fréquentes que l’esprit pose ou commente et qui ont souvent pour effet de remuer ou d’intensifier des émotions désagréables.

« Pourquoi est-ce que je me sens comme ça ? »

Cette question vous amène à passer en revue tous vos problèmes, un à un, pour voir si vous pouvez cerner la cause de vos émotions. Naturellement, cet exercice ne sert qu’à empirer la situation, car il vous donne l’illusion que votre vie n’est qu’une série de problèmes. Il vous amène aussi à passer beaucoup de temps à vous perdre dans vos pensées désagréables.

Ce processus vous est-il utile de quelque façon ? Vous aide-t-il à passer à l’action pour changer votre vie pour le mieux ?

En général, les gens se posent cette question en croyant que s’ils arrivent à expliquer pourquoi ils se sentent aussi mal dans leur peau, ils trouveront une façon de se sentir mieux. Malheureusement, cette stratégie se retourne presque toujours contre nous, comme nous l’avons vu précédemment. En outre, dans la plupart des cas, il importe peu de savoir pourquoi ces émotions désagréables ont surgi ; ce qui compte, c’est la façon dont vous y réagissez. Le principe fondamental est toujours le suivant : ce que vous ressentez est ce que vous ressentez ! Par conséquent, si vous pouvez apprendre à accepter vos émotions sans avoir à les analyser, vous vous épargnerez beaucoup de temps et d’efforts.

« Qu’ai-je fait pour mériter ça ? »

Cette question vous amène à vous blâmer. Vous ressassez tout ce que vous avez pu faire de mal afin de comprendre pourquoi l’univers tout entier a décidé de vous punir. Ainsi, vous finissez par vous dévaloriser, par vous sentir inutile, mauvais ou inadéquat.

Encore une fois, cela vous est-il utile de quelque manière ? N’est-ce pas simplement une autre stratégie de contrôle inefficace ?

« Pourquoi suis-je toujours comme ça ? »

Cette question vous amène à fouiller votre vie entière pour trouver des raisons qui expliquent votre façon d’être. Très souvent, cela fait surgir des émotions de colère, de ressentiment et d’impuissance. Et vous finissez généralement par blâmer vos parents.

Est-ce que cela vous est utile ?

J’en suis incapable !

Les variations sur ce thème incluent : « C’est intenable ! », « Je n’y arriverai pas » ou « Je vais faire une dépression nerveuse !« , et ainsi de suite. Fondamentalement, votre esprit veut vous convaincre que vous êtes trop faible pour faire face à la situation et que le. choses tourneront mal si vous continuez à vous sentir ainsi.

Est-ce là un scénario qui peut vous être utile ?

« Je ne devrais pas me sentir comme ça ! »

La phrase classique. Ici, votre esprit se dispute avec la réalité. Or, la réalité est la suivante : ce que vous ressentez dans l’instant présent est bien ce que vous ressentez, mais votre esprit vous dit : « La réalité a tort. Ce n’est pas censé être comme ça ! Arrêtez tout ! Donnez-moi la réalité que je veux ! » Ce genre de conflit avec la réalité ne se termine jamais en votre faveur.

Et est-ce que ça y change quelque chose?

« Je voudrais tellement ne pas me sentir comme ça ! »

Prendre ses désirs pour des réalités est l’un des passe-temps préférés de notre esprit : « Je voudrais tellement être plus sûr de moi ! » ou « J’aimerais tellement être moins anxieuse ! » Ces rêves éveillés peuvent nous occuper pendant des heures ; nous nous imaginons que notre vie serait tellement plus agréable si seulement nos émotions étaient différentes.

Est-ce que cela nous aide à composer avec notre vie telle qu’elle est maintenant ?

Cette liste de questions pourrait être interminable. Contentons-nous de dire que le moi pensant dispose d’innombrables moyens pour intensifier directement nos émotions désagréables ou nous faire perdre un temps fou à les ressasser. Par conséquent, dorénavant, chaque fois que vous constaterez que les pensées et les commentaires de votre esprit vous accrochent, refusez simplement de jouer le jeu. Remerciez votre esprit d’essayer de vous faire perdre du temps et concentrez-vous plutôt sur des activités plus utiles ou plus importantes. Vous jugerez peut-être utile de vous dire : « Merci, cher esprit, mais je ne joue pas aujourd’hui ! »


L’auteur…

[LISEZ.COM] « Médecin, psychothérapeute, coach de vie et conférencier spécialisé dans la gestion du stress, Russ Harris a aidé des milliers des personnes dans le monde à maîtriser leur peur et à acquérir une véritable confiance en soi, grâce aux techniques de la thérapie ACT (Acceptance and Commitment Therapy). Il est également l’auteur de L’Amour engagé (2010), du Grand Saut (2011) et du Choc de la Réalité (2013), parus aux Éditions de l’Homme. »


[INFOS QUALITE] statut : validé| mode d’édition : partage, recension, correction et iconographie | sources : librel.be | contributeur : Patrick Thonart | crédits illustrations : en-tête, © thehappinesstrap.com.


Lire encore en Wallonie-Bruxelles…

BAKEWELL : Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse (2013)

Ce qu’ils en disent…

[LIBREL.BE] Comment tirer parti de chaque instant ? Accepter la fin d’un amour ? Fuir l’habitude ? En deux mots : comment vivre ? Toutes ces questions, que chacun se pose aujourd’hui, Montaigne y a réfléchi et y a apporté des réponses dans ses Essais. D’où l’extrême modernité de la pensée de cet auteur qui, en écrivant sur sa vie, nous fournit les clés pour un art de vivre. Véritable phénomène d’édition en Angleterre et aux États-Unis, ce livre de Sarah Bakewell, abondamment nourri de citations des Essais, aborde de manière chronologique et thématique la vie de Montaigne, les événements qui ont marqué son temps, et nous tend un miroir où chacun peut se reconnaître.

Ce livre iconoclaste ravira tous ceux pour qui vivre et penser sont une seule et même chose. Indispensable !

François Busnel, L’Express

Sarah Bakewell réussit, avec beaucoup d’élégance, un vrai tour de force. […] Un livre populaire.

Roger-Pol Droit, Le monde des livres

[PHILOMAG.COM] « Nous sommes bêtes, mais nous ne saurions être autrement, alors autant se détendre et vivre avec«  : ainsi l’auteure britannique Sarah Bakewell résume-t-elle la philosophie de Montaigne. Le trait est provocateur mais sied à la gouaille tranquille du seigneur aquitain dont la vie et l’œuvre servent ici de matière à un questionnement plus que sérieux : « comment vivre ? » C’est qu’entre le souvenir d’une femme qui ne fait l’amour « que d’une fesse », les notes de lecture et le regard étrangement humain d’un chat, les Essais constituent l’une des tentatives de réponse les plus ambitieuses… et pragmatiques. À la traditionnelle biographie, Bakewell préfère l’habileté d’une promenade à gambades thématiques. Le point de départ : tomber de son cheval et frôler la mort. S’ensuit l’éveil à une vie que Montaigne veut « en toute douceur et liberté, sans rigueur et contrainte ». Il suffit de pouvoir se dire : « si j’avais à revivre, je revivrai comme j’ai vécu »». Apprentissage du latin, magistrature à Bordeaux, amitié intense avec Étienne de La Boétie, deuils, ennuis domestiques… l’écheveau complexe d’une vie se dévide sans autre fin qu’offrir à la vue les nerfs d’un philosophe, « un exemple ordinaire d’être vivant ».


 

BAKEWELL Sarah, Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse  est paru chez Albin Michel en 2013, dans une traduction de Pierre-Emmanuel Dauzat. Il est disponible en Folio depuis 2014.

EN > FR

EAN 9782253000648576 pages

Disponible en grand format, ePub et poche


Ce que nous en disons…

Il n’est pas de meilleure introduction à la pensée de Montaigne. Simple et généreux, l’ouvrage ouvre les portes qui ouvrent sur les meilleurs miroirs…

Patrick Thonart


Bonnes feuilles…

« Comment affronter la peur de la mort ? Accepter la fin de l’amour ? Tirer parti de chaque instant ? En deux mots : comment vivre ?

Le XXIe siècle est plein de gens imbus d’eux-mêmes. Plongez une demi-heure dans l’océan virtuel des blogs, des tweets, des (you)tubes, des (my)spaces, des face(book)s, des pages et des pods, et vous verrez surgir des milliers d’individus fascinés par leurs propres personnes et essayant d’attirer l’attention à grands cris. Ils s’épanchent; ils se ‘livrent’, ils tchattent et mettent en ligne les photos de tout ce qu’ils font. Extrovertis dénués de toute inhibition, ils se regardent le nombril comme jamais ils ne l’ont fait. Lors même qu’ils sondent leur expérience privée, bloggers et networkers communiquent avec leurs semblables dans un festival communautaire du moi.

Des optimistes ont essayé de faire de cette rencontre mondiale des esprits la base d’une nouvelle approche des relations internationales. L’historien Theodore Zeldin a lancé un site, The Oxford Muse, qui invite les gens à concocter de brefs autoportraits en mots, à décrire leur vie quotidienne et ce qu’ils ont appris. Ils les mettent en ligne pour les donner à lire et susciter des réactions. Pour Zeldin, le dévoilement de soi partagé est la meilleure manière de faire naître la confiance et la coopération à travers la planète, en remplaçant les stéréotypes nationaux par de vrais gens. La grande aventure de notre époque, dit-il, est « de découvrir qui habite le monde, un individu à la fois« . L’Oxford Muse fourmille donc d’essais personnels ou d’entretiens avec des titres du genre : Pourquoi un Russe qui a fait des études fait des ménages à OxfordPourquoi être coiffeur comble le besoin de perfection, Comment écrire un autoportrait vous montre que vous n’êtes pas celui que vous croyiezCe que vous pouvez découvrir si vous ne buvez ni ne dansezCe qu’une personne ajoute à ce qu’elle dit dans la conversation quand elle parle d’elle par écritComment réussir quand on est paresseuxComment un chef exprime sa bonté...

En décrivant ce qui les rend différents de tous les autres, les contributeurs révèlent ce qu’ils partagent avec tout le monde : l’expérience de l’humanité. Cette idée – écrire sur soi pour tendre aux autres un miroir où ils reconnaissent leur propre humanité – n’a pas toujours existé. Il a bien fallu l’inventer. Et, à la différence de maintes inventions culturelles, on peut l’attribuer à une seule personne : Michel Eyguem de Montaigne, noble, magistrat et viticulteur, qui vécut dans le Périgord de 1533 à 1592.

C’est tout simplement en le faisant que Montaigne en conçut l’idée. Contrairement à la plupart des mémorialistes de son temps, il n’écrivit pas pour rapporter ses prouesses et ses réalisations. Pas davantage il ne coucha par écrit la chronique des événements historiques dont il fut le témoin direct, quand bien même il aurait pu le faire: au cours des décennies passées à incuber et écrire son livre, il vécut une guerre de religion qui faillit détruire son pays. Appartenant à une génération flouée de l’idéalisme prometteur dont jouissaient les contemporains de son père, il s’adapta aux misères publiques en concentrant son attention sur la vie privée. Il survécut aux troubles, supervisa son domaine, trancha des affaires en sa qualité de magistrat et fut le maire de Bordeaux le plus accommodant de son histoire. Dans le même temps, il composa des textes exploratoires, sans attaches, auxquels il donna des titres simples : De l’amitiéDes cannibalesDe l’usage de se vêtirComme nous pleurons et rions d’une même choseDes nomsDes senteursDe la cruautéDes poucesComme notre esprit s’empêche soi-mêmeDe la diversionDes cochesDe l’expérience

Au total, il écrivit cent-sept essais de cette nature. D’aucuns couvrent une page ou deux ; d’autres sont beaucoup plus longs, en sorte que les éditions les plus récentes de la série complète couvrent plus d’un millier de pages. Ils proposent rarement d’expliquer ou d’enseigner quoi que ce soit. Montaigne se présente comme quelqu’un qui s’est contenté de coucher par écrit ce qui lui passait par la tête lorsqu’il prenait sa plume, saisissant rencontres et états d’esprit comme ils venaient. Et de ces expériences, il fit une base pour se poser des questions, par-dessus tout la grande question qui le fascina comme elle fascina tant de ses contemporains. Deux mots tout simples suffisent à la formuler : Comment vivre ?

À ne pas confondre avec la question éthique : « Comment doit-on vivre ? » Les dilemmes moraux intéressaient Montaigne, mais ce que les gens devraient faire l’intéressait moins que ce qu’ils faisaient vraiment. Il voulait savoir comment vivre une vie bonne, par quoi il faut entendre une vie correcte et honorable, mais aussi une vie pleinement humaine, satisfaisante et florissante. Cette question l’amena à la fois à écrire et à lire, car il était curieux de toutes les vies humaines, passées et présentes. Il ne cessait de s’interroger sur les émotions et les mobiles qui poussaient les gens à agir ainsi qu’ils le faisaient. Et comme il était l’exemple le plus proche qu’il eût sous la main d’un être humain vaquant à ses occupations, il s’interrogea tout autant sur lui-même.

Une question prosaïque, « Comment vivre ?« , éclatée en une myriade d’autres questions pragmatiques. Comme tout le monde, Montaigne buta sur les grandes perplexités de l’ existence : comment affronter la peur de la mort, comment se remettre de la mort d’un enfant ou d’un ami cher, comment se faire à ses échecs, comment tirer le meilleur parti de chaque instant en sorte que la vie ne s’épuise pas sans qu’on l’ait goûtée ? Mais il est aussi de moindres énigmes. Comment éviter de se laisser entraîner dans une dispute absurde avec son épouse, ou un domestique ? Comment rassurer un ami convaincu qu’un sorcier lui a jeté un sort ? Commet ragaillardir un voisin éploré ? Comment garder sa maison ? Quelle est la meilleure stratégie à adopter si vous êtes tenus en respect par des voleurs en armes qui n’ont pas l’air de savoir s’ils vont vous tuer ou vous rançonner ? Si vous surprenez la gouvernante de votre fille qui lui prodigue de mauvais conseils, est-il sage d’intervenir ? Comment faire face à un taureau ? Que dire à votre chien qui a envie de sortir jouer, quand vous souhaitez rester à votre pupitre pour écrire votre livre ?

Au lieu de réponses abstraites, Montaigne nous dit ce qu’il fit à chaque fois, et quel était son sentiment quand il le fit. Il nous donne tous les détails dont nous avons besoin pour toucher du doigt la réalité, et parfois plus qu’il ne nous faut. Il nous dit, sans raison particulière, que le melon est le seul fruit qu’il aime, qu’il préfère faire l’amour couché que debout, qu’il ne sait pas chanter, qu’il aime la compagnie enjouée et se laisse souvent emporter par l’étincelle d’une répartie. Mais il décrit aussi des sensations qu’il est plus difficile de saisir verbalement, si même on en a conscience : ce que ça fait d’être paresseux, ou courageux, ou indécis ; de s’abandonner à un instant de vanité, ou d’essayer de se défaire d’une peur obsédante. Il écrit même sur la sensation pure d’être en vie.

Explorant ces phénomènes sur plus de vingt ans, Montaigne se questionna sans relâche et brossa son portrait : un autoportrait en mouvement constant, si vivant qu’il surgit pour ainsi dire de la page, pour venir s’asseoir à côté de vous et lire par-dessus votre épaule. Il lui arrive de tenir des propos surprenants : bien des choses ont changé depuis la naissance de Montaigne, voici près d’un demi-millénaire, et ni les mœurs ni les croyances ne sont toujours reconnaissables. Lire Montaigne, ce n’en est pas moins éprouver maintes fois le choc de la familiarité, au point que les siècles qui le séparent du nôtre sont réduits à néant. Les lecteurs continuent de se reconnaître en lui, tout comme les visiteurs d’Oxford Muse se reconnaissent ou reconnaissent des aspects d’eux-mêmes dans le récit d’un Russe instruit qui fait des ménages ou dans l’expérience de celui qui préfère ne pas danser.

Dans un article à ce sujet paru dans le Times en 1991, le journaliste Bernard Levin écrivait: « Je mets tout lecteur de Montaigne au défi de ne pas poser le livre à un moment ou à un autre pour s’écrier, incrédule: « Comment a-t-il su tout cela de moi ? » La réponse est, bien entendu, qu’il le sait en se connaissant lui-même. À leur tour, les gens le comprennent parce qu’eux aussi savent tout cela sur leur propre expérience. Comme l’écrivit au XVIIe siècle Blaise Pascal, un de ses premiers lecteurs les plus obsessionnels : Ce n’est pas dans Montaigne mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois. »

Sarah Bakewell


L’auteur…

Nationalité : Royaume-Uni
Né(e) à : Bournemouth , le 03/04/1963
[BABELIO.COM] Sarah Bakewell est une romancière anglaise. Son enfance s’est passée partout en Europe puis en Australie. Revenue à Londres, elle a été conservatrice au département des incunables de la Wellcome Library avant de publier deux biographies remarquées. À Londres toujours, elle anime des ateliers d’écriture à la City University et travaille pour les collections de livres rares du National Trust. Comment vivre ? (How to Live, 2010) a reçu le National Book Critics Circle Award for Biography aux États-Unis, et le Duff Cooper Prize for Non-Fiction en Grande Bretagne. L’ouvrage a également figuré dans la sélection du Costa Biography Award et du Marsh Biography Award.
Site (EN) : http://www.sarahbakewell.com/


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